CHAPITRE XIII
vivait. Elle parut, en France même, digne de son rang et du renom de son mari : » Esprit, ton, manières, tout est autre que « vous ne l'avez vu dans l'Inde, lui écrivait le P. Lavaur, supérieur « des jésuites de Pondichéry (i), mais, quelque nouveau que cela « vous soit, cela ne vous est pas étranger. »
Cela admis, il s'agit de savoir si elle a rendu à Dupleix tous les services que l'on dit, et si, pour achever de la connaître, certains traits ne peuvent pas être ajoutés à ceux qui viennent d'être indiqués. Et d'abord, savait-elle tous les dialectes de l'Inde? Il est évident qu'elle ne savait que le tamoul, dialecte des indigènes du Carnate. Les noirs de Pondichéry, en parlant aux Européens, employaient le français et aussi une sorte de patois portugais que tout le monde entendait. Hors de la colonie, il fallait se servir d'interprètes, et même, dans la ville, les juges de la Chaudrie (tribunal pour les indigènes) en avaient plusieurs gagés par la Compagnie. Pour lire les ôles ou lettres en caractères hindous, on avait recours à eux. Très peu de Français s'inquiétaient d'apprendre le tamoul. Quant à la langue diplomatique, le persan, il n'y avait guère à Pondichéry que le commis Delarche qui la connût au temps du gouvernement de Dupleix. M""" Dupleix pouvait traduire les lettres ou les rapports en langue tamoule, mais, pour la correspondance persane, elle avait, comme tout le monde, besoin des interprètes ordinaires (''). Elle fit le service d'interprète auprès de son mari, pendant le siège de Pondichéry, en 1748, pour les rapports des espions qu'elle dirigeait, et Dupleix témoigne qu'elle reprit ce rôle à partir de 1751 : il disait qu'au moins il était sûr de sa fidélité, et qu'elle ne se faisait pas payer (3). Ainsi bien des affaires passèrent par son intermédiaire, et vu la confiance absolue qu'il parait avoir eue en elle, on comprend qu'elle ait pu avoir une action considérable : mais il n'est pas du tout p.rouvé qu'elle ait usé de son influence dans des vues politiques plutôt que dans des vues particulières et intéressées.
(1) Fr., n. acq., 9165, 44. Le P. Lavaur à M°" Dupleix, 18 février 1757.
(2) Mém. d'Anandarangappoullé, extraits traduits par J. Vinson, passim. — Elle fait appeler soit Madanandapandita, interprète en titre, soit Rangappoullé lui-même, second courtier, soit Delarche, pour se la faire traduire.
(3) Fr., n. acq., 9151, 67. Dupleix à Montaran, 9 novembre 1753.
Elle partagea les ambitions patriotiques de son mari, on n'en peut douter, mais elle laissa prédominer chez elle les calculs personnels et le désir des richesses qui, chez Dupleix, est moins sensible que celui de la gloire. Voici quelques faits à l'appui de cette opinion :
Anandarangappoullé raconte comme une chose sans importance que le gouverneur étant venu avec sa femme au mariage d'une fille d'un certain Cechacalachetty, les parents lui offrirent en secret 1,000 roupies et 100 a sa femme. Un autre jour, un Hindou sollicitant le poste de modéliar, M™' Dupleix lui demanda 10,000 roupies pour son mari et le tiers pour elle : cela était d'usage courant et ne scandalise pa.*; notre écrivain. Il raconte sans plus s'étonner que, le 16 mars 1746, on promit à Dupleix 2o °/o du profit si un procès portant sur 30,000 pagodes et pendant à Trichinapali était gagné par son intervention (i).
Pendant le siège de Pondichéry, M"'^ Dupleix montra un grand courage, non pas qu'elle se soit exposée sur les remparts : elle resta avec les autres dames dans l'église des missionnaires qu'on avait blindée soigneusement, puis, avec elles, se réfugia dans les casemates du fort : mais elle encouragea, par son attitude ferme et ses paroles, ses compagnes et même les Hindous effrayés. Elle prit part aux conseils de défense et s'y fit écouter, Dupleix avait mis à ses ordres 100 pions de basse caste qui surveillaient les portes de la ville et les chemins. Ils recevaient 6 roupies par mois, et leur chef rendait compte à M""® Dupleix. Rangappoullé les accuse de piller ceux qu'ils rencontrent, ce qui est fort possible, de se battre mal et d'exciter par leur lâcheté l'indignation des cipayes (-) ; mais il ajoute, chose plus grave, que M" Dupleix se faisait apporter l'argent de ceux qu'ils arrêtaient, qu'on mettait en prison les gens qui se plaignaient d'eux, et que M'"^ la gouvernante faisait couper les oreilles et donner cent coups de rotin à ceux qu'on lui amenait. Peut-être y a-l-il là quelque exagération, bien que des témoignages nombreux
(1) Mém. d'Anandarangappoullé, p. 21, et notes du traducteur. Le premier traducteur des mémoires, Gallois-Montbrun. aurait vu un passage desdits mémoires d'après lequel Dupleix aurait reçu 100,800 fr. pour prix d'une décision dans une affaire de succession.
^2) Anandarangappoullé, p. 174, 204, 250.