CHAPITRE XIII
nous prouvent qu'on ménageait assez peu le chabouc (bastonnade) aux indigènes C). Le 28 septembre, elle fît faire, de son autorité privée, une sortie par une compagnie de cipayes et ses pions. Quinze jours auparavant, sur le rapport d'un de ses Hindous, elle avait indiqué le plan d'une sortie à Dupleix et à Paradis : « Peut-on faire ce que dit Madame? » demanda le gouverneur. Paradis consentit à marcher. La sortie fut malheureuse et il y fut tué.
On comprend que cette autorité singulière laissée par Dupleix à sa femme, quelques services qu'elle ait pu rendre, ait excité des récriminations. Laissons celles de Rangappoullé, bien qu'elles soient parfois amusantes dans leur expression (2; ; mais quand il cite des faits, généralement il est exact. Un jour, le conseiller Lemaire lui dit : « Pourquoi ne dis-tu pas à Monsieur les injustices de sa femme '^ » Et l'Hindou répond : « Vous, les conseillers, vous avez peur de lui en parler, que ferai-je? > Un autre jour, M""* Dupleix elle-même lui dit : « H se fait des chansons dans la ville où l'on dit que j'insulte les indigènes, que je livre la ville à mon mari, que je lui bande les yeux et que je le fais aller à ma fantaisie, ï Elle ajoute qu'elle lui a dénoncé ces choses et déclare que tout cela est inconvenant. Elle n'était donc pas aimée des Hindous.
n paraît qu'elle s'occupait surtout de l'espionnage. Elle avait des agents noirs à Goudelour et à Madras. Un d'eux même fut pendu dans cette ville en 1748 '3;. Elle conserva sa bande de pallys après le siège; elle en avait encore à sa disposition en l7o2 : mais il paraît que les officiers n'aimaient pas à se servir d'eux et qu'elle ne les leur donnait pas volontiers (4).
A-t-elle eu une part dans l'action politique de son mari ? C'est une chose très difficile à déterminer. Nous n'avons pas vu d'elle une seule lettre qui touche à la politique; d'autre part, ni Dupleix ni ses correspondants ne font d'allusion à un rôle quelconque joué
(1) Ibid., 229, 18 septembre 1748.
(2) Cette femme est un vrai diable qui terrorise toute la ville (p. 153).... Monsieur croit tout ce qu'elle dit, on n'a jamais vu un homme plus crédule (p. 151). Il y a quatre mois que Dupleix a perdu l'autorité p. 174^ Elle entre partout avec son mari et assiste à toutes les conversations [p. 199).
(3; Orme, I, 180.
(4) Arch. Vers. E 3751, 76. Dupleix à d'Auteuil, 7 septembre 1752.
par elle dans les intrigues de ces années. Si elle eût, comme on l'a dit, joué le rôle de ministre des affaires étrangères, Dupleix ne l'aurait, certes, pas caché. Il parle souvent de sa femme, jamais comme d'un auxiliaire politique. Il n'y a pas trace d'une correspondance d'elle avec Chanda-Sahib. Ce n'est pas elle, mais Delarche qui servit d'interprète quand Mousafer-Sing vint à Pondichéry en J 751 . Elle vil par contre alors assez intimement lesBegums, femme et mère du soubah, et même dans le harem les jeunes frères de Naser- Sing qu'on y gardait prisonniers. Mousafer-Sing exigeait qu'elle mit en tête des lettres qu'elle lui adressait : Très humble requête de la plus vile de vos servantes : Jàn Begum (i). Cela prouve au moins qu'elle lui écrivit. Elle écrivit aussi certainement aux Begums. Elle leur recommandait Bussy, et Dupleix disait à son lieutenant de s'adresser avec confiance à ces dames par le moyen de leurs femmes quand il voudrait obtenir quelque chose. Elle envoya des présents àMorari-Rao et correspondit avec Naudi-rajah, le fait est certain {-). Mais il est impossible, en l'absence de toute pièce, de déterminer la portée réelle de cette correspondance i^). Naudi-rajah l'appelait : Begum-Saëb, ma sœur. Pour cette dernière négociation, la seule en somme dont on lui attribue l'honneur, nous avons vu que la défection du Maïssour était à prévoir bien avant qu'il pût être question d'une correspondance entre elle et le dalway. Pourquoi d'ailleurs attribuer sans preuve à M"« Dupleix ce qu'on a toutes les raisons d'attribuer à son mari? Quoi qu'on en dise, rien ne la préparait à la politique, et si Dupleix s'y est montré si hésitant et si varié, de quelle aide lui a-t-elle été?
Nous révoquons donc en doute l'opinion qui fait de M"' Dupleix un personnage politique, un diplomate. Rien ne permet d'affirmer qu'elle ait joué un tel rôle. Toute son activité, qui est incontestable, paraît tournée vers les petits côtés de la politique et surtout vers le lucre. Les lettres que nous avons d'elle nous la montrent toujours préoccupée d'un intérêt personnel ou pécuniaire. Elle recommande à la Compagnie avec insistance son frère Albert pour le
(1) Arch. Vers. E 3748, 6. Dupleix à Bussy, 1" février 1751. Elle en fut très piquée et son mari dit que la tête tournait à Mousafor-Sing.
(2) Col. C» 85, 430. Saint-Aulas à Godeheu.
(3) Sa correspondance infinie, disent ses biographes.