CHAPITRE XIII
tés réelles d'esprit et de cœur, avait un amour de la domination et une certaine âprelé au lucre qui, après tout, ne doivent pas nous surprendre, si nous nous rappelons dans quel monde elle avait vécu. Pourquoi aurait-elle été plus désintéressée que ceux qui l'entouraient ? Pourquoi aurait-elle eu d'autres idées qu'eux sur la légitimité des fruits de la conquête? Quant à son action politique, elle nous paraît très difficile à définir en admettant que les quelques lettres dont on trouve çà et là mention aient eu plus d'action sur les princes maures que celles qu'ils recevaient en même temps de Dupleix. On ne peut admettre que celui-ci, qui ne manque pas de rendre à Bussy, par exemple, toute la justice qui lui est due, ait passé sous silence l'œuvre d'une femme qu'il aimait si cette œuvre eût été importante. Il parle d'elle comme d'une compagne dévouée qui partage ses soucis et ses sentiments, jamais comme d'une collaboratrice politique. Et, en efïet, les rares négociations dont on a voulu faire honneur à M""® Dupleix s'expliquent sans que l'on ait même besoin de prononcer son nom. Par contre, elle paraît s'être fort occupée des affaires d'administration qui étaient des affaires d'argent, n'avoir jamais négligé ses intérêts^ soit qu'elle fasse réclamer instamment par son mari les paravanas du soubah pour ses divers jaguirs, soit qu'elle demande de riches serpeaux (présents) pour elle-même, soit qu'elle corresponde avec des agents à elle comme Papiapoullé et ce Mousafer-Kan, un bandit qui, au dire de Dupleix, la craignait beaucoup et auquel elle adressait des lettres fulminantes. 11 semble qu'un tel personnage féminin se rencontre assez souvent dans l'histoire.
Ainsi Dupleix, en présence de l'opposition résolue des Anglais, n'a pas eu en main les ressources militaires et financières qui eussent été nécessaires pour l'accomplissement de ses projets, ou plutôt ses entreprises se trouvèrent disproportionnées aux ressources qu'il possédait et qui n'étaient pas destinées pour suffire à de si grands efforts. Dira-t-on qu'il y ait eu chez lui faute de prévoyance? Pas précisément, puisque, à vrai dire, il ne prévit pas. Une fois lancé dans la voie des conquêtes, il ne put s'arrêter. L'opposition même des Anglais l'obligeait à persévérer jusqu'à la victoire, et l'on peut dire, à son grand honneur, qu'en dépit des causes d'infériorité que nous avons analysées, la situation militaire n'était
pas désespérée quand Godeheu vint lui apporter l'ordre de son rappel.
Il nous reste à expliquer comment la Compagnie et le ministère ont méconnu la valeur de ses plans, par quel misérable hasard et pour quelles causes précises sa disgrâce fut décidée.