CHAPITRE XIV
Sur cela les directeurs firent quelques réflexions marquant leur désapprobation : « Ils ne voulaient pas douter de la réussite, mais t le siège d'une forte place ne serait-il pas difficile pour une si t petite armée sans grosse artillerie? Méhémet-Ali n'aurait-il pas « de secours desMarattes ? Chanda-Sahib lui-même était-il à l'abri « de quelque révolution si Mousafer-Sing avait par quelque hasard « un concurrent à la succession de Nizam? Quoique la perspective f d'un gros revenu méritât bien d'être achetée par quelque inquié- « tude, la Compagnie préférait la tranquillité aux conquêtes, elle « souhaitait le succès rapide du nabab et en attendrait des nouvelf les avec impatience. » Ils marquaient à Dupleix leur satisfaction de ce qu'il avait réuni au domaine de la Compagnie les aidées dont la cession avait été faite en son propre nom, et se flattaient que d'Auteuil aurait suivi son exemple s'il avait connu les ordonnances renouvelées récemment au sujet des aidées autrefois données à Dumas (i).
Aussi, dès le début des entreprises de Dupleix, la Compagnie et le contrôleur généra] qui la dirigeait exprimaient leur éloignement pour une politique de conquête. Cela n'a rien de surprenant quand on sait quelles étaient les faibles ressources et les habitudes de la Compagnie.
Le 30 septembre 17o0, les directeurs répondaient aux lettres de Dupleix des 23 novembre 1749, 25 et 30 janvier 1750. Ils étaient heureux d'apprendre qu'il n'y avait rien à craindre des Marattes, mais ils rappelaient les réflexions faites par eux dans la lettre précédente. Ils accordaient avec plaisir le congé demandé par Dupleix et le priaient néanmoins, si leur lettre le trouvait encore à Pondichéry, d'attendre le courrier suivant avant de partir (-). En réponse à son projet d'envahir le Tanjaour (lettre du 2o janvier 1730), on le priait de le différer jusqu'aux conférences qu'on se proposait d'avoir avec lui. Enfin, comme Chanda-Sahib demandait de nouvelles troupes, les directeurs trouvant, comme Duplei.r, l'augmentation considérable, se bornaient à envoyer les 300 soldats réclamés par le gouverneur pour porter sa garnison à 1,500 blancs.
(1) Fr., n. acq., 9145, 21 et suiv. La Compagnie à Dupleix, 15 juillet 1750.
(2) Fr., n. acq., 9145, 33. La Compagnie à Dupleix, 30 septembre 1750.
Enfin une lettre du 21 novembre, qu'il était recommandé de renvoyer sans l'ouvrir au cas où Dupleix aurait quitté Pondichéry, lui confirmait le désir de la Compagnie de le voir terminer lui-même les afi"aires engagées par lui, vu son expérience et la confiance qu'il inspirait (').
La lettre suivante, du 16 décembre, est adressée au conseil supérieur de Pondichéry.
Il ressort de cette correspondance qu'à la fin de 1750 on ne connaissait à Paris que les événements de 1749 : on n'y soupçonnait pas l'intervention de Naser-Sing, on croyait Tanjaour pris, on pensait même que Dupleix revenait en France. A part quelque inquiétude au fond peu sérieuse sur le siège de Trichinapali, les directeurs ne pensaient pas qu'il pût se produire aux Indes la moindre complication. Ils désignaient Duval de Leyrit, directeur au Bengale, pour remplacer Dupleix que sa famille attendait. Seul Duvelaër, dans ses lettres particulières d'octobre et de novembre 1750, disait à son ami que des bruits couraient à Paris sur des secours que les Anglais auraient donnés à Méhémet-Ali ; il lui rappelait que la Compagnie ne pouvait se lancer dans des entreprises guerrières et lui conseillait d'assurer au plus tôt la paix dans la Péninsule (2). Or, Dupleix n'avait pas encore parlé des Anglais. Il ne s'était pas non plus expliqué sur la nature des engagements pris par lui avec Mousafer-Sing. En février 1751 on croyait encore en France que tout se bornait au siège de Trichinapali, et que la prise de cette ville serait la fin certaine des troubles ; on était donc assez tranquille, mais on souhaitait que le gouverneur écrivit avec un peu plus de détails, tout en l'excusant à cause de ses nombreuses affaires (3). On n'apprit en France les événements de janvier à octobre 1750, la captivité de Mousafer-Sing, l'intervention des Anglais et de Naser- Sing que par la lettre de Dupleix du 3 octobre 1750, arrivée dans les premiers mois de 1751 On connut vers octobre 1751 les événements d'octobre 1750 à janvier 1751 jusqu'à la visite de Mousafer-Sing délivré à Pondichéry : on sut alors que Dupleix lui avait
(1) Col. C« 36, 185. La Compagnie à Dupleix, 21 novembre 1750.
(2) Fr., n. acq., 9148, 72, 76. Duvelaër à Dupleix, 1" octobre-28 novembre 1750.
(3) Col. C* 37, 99. Lettre préparée par M. de Saint-Priest, commissaire du roi, 5 février 1751.