‹ DupleixChapitre 174 sur 189 · CHAPITRE XIV. 3i · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV. 3i

La Compagnie, dans une lettre particulière, lui reprocha d'avoir décidé seul des affaires du Dekhan, et lui défendit expressément de songer à cet agrandissement. N'ayant que des vues commerciales et mal éclairée par celui qui était l'auteur de l'entreprise, la Compagnie refusait, selon ses traditions, toute conquête qui ne fût pas contiguë à ses possessions ou qui l'entraînerait dans quelques démêlés avec les Européens. On devait écarter les objets de cette nature et se borner à ce qu'on pouvait conserver aisément (').

Donc, en janvier 1733, il y avait désaccord absolu entre ce que voulait la Compagnie et ce que faisait Dupleix. Celui-ci n'avait pu communiquer d'avance les détails d'un plan qu'il n'avait pas formé, mais il eut le tort grave de ne pas instruire la Compagnie ni le ministre de tout ce qu'il faisait. Il n'avait pas parlé de la dignité de nabab de Carnate que Bussy lui avait obtenue en 1731 ; il n'avait pas parlé de l'échec éprouvé sous Arcate par la troupe française qui y assiégeait Clive. Mais on avait su tout cela à Paris par une lettre particulière ('-), et l'on s'étonnait à bon droit qu'il n'en eût rien dit. « Imputerons-nous cette omission à un oubli réel? » disaient les directeurs. Il avait fait embarquer précipitamment les officiers du Dauphin pour les empêcher d'en apprendre la nouvelle et pouvoir la cacher à la Compagnie (3). Il avait de même dissimulé la mort de Mousafer-Sing au moment du départ des vaisseaux pour l'Europe, de façon à rester maître de la nouvelle. La Compagnie trouva cette dissimulation très répréhensible, et le lui dit sans ménagement. Elle se plaignait aussi que les Anglais reçussent les nouvelles l^s premiers, le plus souvent par Bassora, et que Dupleix annonçât laconiquement ses succès ou ses revers sans donner aucun détail, négligeant la voie de terre W. Il eut donc vraiment certains torts qu'il aurait pu éviter, outre celui d'aller à rencontre des traditions. Dès l'arrivée des nouvelles de l'année 1731, le ton de la correspondance changea. A la déférence des lettres de 1750 succéda, en 1733, une aigreur à peine dissimulée et que Dupleix sentit très bien. Il est vrai qu'on eut alors contre lui d'autres griefs que ceux d'ordre politique.

(1) Fr., n. acq., 9145, 177 La Compagnie à Dupleix, 2 janvier 1753.

(2) Fr., n, acq., 9145, 183. La Compagnie à Dupleix, 2 janvier 1753.

(3) Ibid. , 187. La Compagnie à Dupleix, 10 janvier 1753.

(4) Ibid., 238. La Compagnie à Dupleix, 21 février 1754.

On peut dire que l'affaire des jaguirs lui a plus nui que toutes ses fautes. C'est à propos de ces concessions de rentes et de pensions que l'on a pu le plus aisément le calomnier et prêter à ses actes des motifs exclusivement personnels.

On nommait jaguir un revenu attaché à une fonction et gagé ordinairement sur les produits d'une terre. Il y avait des jaguirs de toute valeur. Le jaguirdar administrait, par lui-même ou par ses agents, le territoire sur lequel était assignée sa rente ; il en avait la jouissance, mais non la propriété.

Or, les services rendus par les Français aux nababs furent payés selon la coutume du pays par des jaguirs, au moins aussi souvent que par des sommes d'argent. Mais il y avait en France, sur ce point précisément, une législation formelle et récente. Un arrêt du conseil du 6 juin 1750 (i), visant la donation faite par Dumas à la Compagnie des Indes de Taldée d'Archiouac, à lui concédée par le nabab d'Arcate, et la réserve d'usufruit faite par le donateur à son profit, déclarait la condition nulle comme illicite en vertu des lois fondamentales du royaume, qui défendaient indistinctement à tous les sujets du roi de recevoir sans sa permission des dons et présents des princes étrangers. En conséquence, le roi déclarait la Compagnie propriétaire des aidées de Dumas, dont elle percevrait les fruits, et défendait à tous officiers, gouverneurs et employés de la Compagnie, de recevoir aucuns dons et présents des princes étrangers, sauf à charge de les réunir immédiatement au domaine de la Compagnie, faute de quoi la réunion aurait lieu de plein droit. L'arrêt ordonnait que les contrevenants seraient poursuivis extraordinairement et selon la rigueur des ordonnances.

Il était donc interdit de recevoir des jaguirs. Cette défense ne fut connue aux Indes que dans l'été de 1751 au plus tôt. Mais les événements qui s'étaient passés de 1749 à 1751 avaient eu précisément pour suite la distribution de nombreux dons. La libéralité de Chanda-Sahib et de Mousafer-Sing s'étendit sur tout le monde. Les troupes reçurent, en décembre 1751, 400,000 roupies, les principaux officiers et conseillers, outre l'argent, eurent des jaguirs. Même les églises se ressentirent de cette générosité, qui procura

(1) Demis, IV, 656.

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