CHAPITRE XIV
par des lettres collectives de leur faire joindre à l'honneur des richesses considérahles ('). Le capitaine Godeville avait gagné 40,000 1. en un an, bien qu'il ne pillât point, suivant encore les préjugés d'Europe et blâmé pour cela par Bussy ('). Mainville et Goupil, deux capitaines, avaient reçu, à leur arrivée en Dekhan, ^5,000 roupies chacun et n'étaient pas contents. On leur donna 300 cipayes sur lesquels ils gagnaient 2,000 roupies par mois. Ils ne les payaient pas et se firent pourtant donner un billet de 40,000 roupies pour avances faites par eux à leurs cipayes. Ils écrivirent un jour au, gouverneur de Masulipatam, Moracin, de lever pour eux sur la province 100,000 roupies au nom du nabab et d'en garder 2o,000 pour lui (3). Bussy, heureusement, intervint et fit cesser ces exactions. Le jeune Vincens reçoit à Haiderabad 100,000 roupies en une seule fois ; Kerjean, le même jour, en reçoit autant. Mais le divan les accuse tous deux d'avoir pris l'argent de force : eux prétendent que c'est un don du nabab (^). De mars à octobre 1751, Kerjean fit parvenir à Pondichéry 380,000 roupies.
Quant à Bussy, il passa en un an de la pauvreté à l'opulence. Outre les dépenses de sa suite qui étaient énormes (rien que la table emportait 100 roupies par jour), il exigea 400,000 roupies de Mousafer-Sing pour s'engager à le suivre jusqu'à Haiderabad. Le 10 juillet 1751 il avait déjà fait passer 300,000 roupies à Masulipatam, ce qui représentait seulement l'augmentation obtenue de Salabet-Sing pour rester à son service. Il obtint, ei outre, 80,000 roupies pour aller jusqu'à Aurangabad. Il avait donc, sans compter les nazers (présents), les serpeaux et les profits, comme il dirait, touché, de janvier à juillet 1751, 780,000 roupies. Dupleix trouvait que c'était exagéré et qu'on aurait dû n'exiger rien pour aller jusqu'à Aurangabad (5). Bussy fit acheter à cette époque, en France, par le neveu de Dupleix, une terre d'une valeur de 800,000 livres. Mais une part de ses gains fut employée de son consentement par
(1) Fr., n. acq., 9159. Lettre d'ofiBciers du Dekhan à Dapleix, 26 décembre 175L
(2) Col. C« divers, 2« série, 9. Godeville à Polignac, 1754.
(3) Lettres de Bussy. Fr., n. acq., 9159, 129, 130.
(4) 9159, 250. Vincens à Dupleix. Aurangabad, 12 juillet 1751. (5^ Arch. Vers. E 3748, 62 v». Dupleix à. Kerjean, 10 juillet 1751.
Dupleix, à qui il les adressait, et perdue dans le désastre du gouverneur.
On peut facilement conjecturer l'effet que produisirent en France les récits venus de l'Inde. Personne ne songea d'abord à celer ces énormes bénéfices, pas même Dupleix. Plus tard, il est vrai, mis en défiance, il refusa de dire ce que les officiers recevaient des Maures. On peut deviner sans peine que bien des exactions furent commises tant en Dekhan qu'en Carnate. Les officiers inférieurs firent comme leurs chefs. Le bruit des malversations tolérées par Dupleix et l'inobservation des ordonnances relatives aux jaguirs motivèrent de la part de la Compagnie des reproches fort sérieux et un rappel aux règlements. On ne réfléchit pas à Paris qu'il était difficile à Dupleix, l'eùt-il voulu, d'empêcher le pillage dans le pays où se faisait la guerre et dans les conjonctures où il était.
Le Ion de la Compagnie fut d'abord, sur cette question, parfaitement modéré. Le 15 juillet 1750 ('), en apprenant les donations faites par Chanda-Sahib, elle remerciait Dupleix d'avoir immédiatement réuni ses aidées au domaine et l'avertissait qu'en vertu des ordonnances récemment renouvelées, d'Auteuil dev/ait y réunir aussi la sienne : on le récompenserait d'ailleurs. Avant d'avoir reçu cette lettre, Dupleix envoya l'état des pensions ou jaguirs accordés par Mousafer-Sing en 1751. Une lettre particulière du l^"" février 1752(2) lui rappela alors que la Compagnie, toute prête à demander de nouvelles grâces pour les officiers qui avaient bien servi, aurait vu sans peine les dons qui leur étaient faits, s'ils avaient pu être consommés en un jour, mais que les lois du royaume défendaient à tout sujet du roi d'accepter directement ou indirectement aucune pension des puissances étrangères. Elle pensait que Dupleix les avait autorisées par ignorance de ces lois et déclarait que l'intention du roi était qu'aucun des employés et officiers ne reçût les jaguirs accordés par les nababs. Elle ne doutait pas de leur obéissance, mais si l'un d'eux s'oubliait jusqu'à désobéir ou à vouloir quitter le service de la Compagnie pour passer à celui du nabab, Dupleix ne devait pas balancer à le faire arrêter et renvoyer
(1) Fr., n. acq., 9145, 26. La Compagnie à Dupleix, 15 juillet 1750.
(2) Ibid., 73. La Compagnie à Dupleix, l""- février L752.