CHAPITRE XIV. 3o
y trouver, du côté de la fortune, des avantages particuliers. » Delaître concluait qu'il fallait défendre de nouveau aux gouverneurs et officiers de recevoir des présents des princes étrangers, qu'il fallait se contenter du commerce et se refuser aux conquêtes, séparer le pouvoir civil du militaire et enfin empêcher les gouverneurs de l'Inde et de Bengale d'accaparer le commerce d'Inde en Inde.
Il parait évident que Silhouette adopta ces vues, d'ailleurs imposées à tout homme qui suivait les traditions de la Compagnie, à moins qu'il eût du génie. Saint-Priest et Montaran lui-même n'en eurent jamais d'autres; mais Silhouette semble poursuivre Dupleix d'une haine personnelle, vraie haine de sectaire passionné pour ses propres idées et qu'un fanatisme brutal égare en d'absurdes excès. Machault lui ayant communiqué les mémoires de Delaître, il en admit les insinuations sur les motifs égoïstes de Dupleix et sur les conséquences de sa politique audacieuse.
En octobre 1731 (*), le même Delaître transmit au contrôleur général une lettre de Leyrit, gouverneur de Chandernagor, qui annonçait l'effet produit au Bengale par la nouvelle de la mort de Naser-Sing. Le nabab avait menacé les Français de saisir leurs fonds et Leyrit se montrait fort inquiet.
Delaître ajoutait personnellement qu'il fallait choisir entre deux systèmes, l'un de paix et de tranquillité en se bornant aux anciennes possessions, l'autre de domination et d'agrandissement avec la perspective de plusieurs années de guerre, et de risques considérables de la part des Maures et des Européens. Si l'on s'en tenait au système pacifique, il conseillait de rappeler Dupleix sous d'honnêtes prétextes, de manière à ce qu'il n'eût pas le choix de rester ou de revenir : € Pouvait-on espérer que Dupleix se dépouilt lerait du caractère de domination et d'insubordination qu'il avait « porté partout? Qu'après avoir été le maître absolu, il se soumetc trait à ce qu'on lui prescrirait et adopterait d'autres principes • que ceux sur lesquels il travaillait depuis qu'il était en place et t dont il était enivré? Il avait d'ailleurs une animosité personnelle € contre les Anglais et les Hollandais. Les inquiétudes qu'il exci-
(1) Col. C» 37, 200. 7 octobre 1751.
€ tait partout ne se calmeraient pas tant qu'il serait en place, t L'homme qui pourrait le remplacer était difficile à trouver. On t ne voyait guère que M. Godeheu, directeur de Lorient, qui pourf tant était fort nécessaire au poste qu"il avait. »
Ainsi fut posée par Delailre, en octobre 1751, deux ans avant la décision conforme qui fut prise en août 1753, la question du rappel de Dupleix et de l'envoi de Godeheu.
Silhouette appuya ces conseils, peut-être concertés avec lui ; car ce sont probablement les correspondants qu'il avait conservés en Hollande et en Angleterre qui le renseignaient sur les inquiétudes que pouvait causer Dupleix à ces nations, au commencement de 17ol. N'oublions pas qu'à la date du 7 octobre 1751 on savait bien la mort de Naser-Sing, mais rien encore de Texpédilion en Dekhan ni du siège de Trichinapali. Ainsi, l'on demandait déjà le rappel de Dupleix à cause de l'appui donné à Mousafer-Sing en 1750 et des quelques difficultés soulevées avec les Anglais en cette année-là.
Silhouette, en soutenant l'avis deDelaitre, insista surtout sur les jaguirs auxquels ce syndic, dans son mémoire historique, avait accordé grande attention. Le langage du commissaire est fort significatif de ses dispositions hostiles, Dupleix n'ayant donné, à cette date, aucune raison de douter de son obéissance aux ordres du roi.
« J'ai appris, par une lettre particulière, disait-il au ministre, e que non seulement M. Dupleix a une pension de 100,000 rout pies, mais que M""" Dupleix en a une pareille et sa fille d'un f premier lit, nommée Chonchon, une de 50,000, ce qui fait entre t eux 600,000 fr. de pension.... J'ai l'honneur de vous représenter « de nouveau qu'au moyen des pensions que le vice-roi de Gol- « conde paie, ou s'est engagé de payer, tant à la famille de M. Dut pleix qu'aux principaux officiers du conseil et des troupes, tout t est vendu et la Compagnie n'a plus ni gouverneur, ni conseil, f ni troupes. Je crois le mal au degré qu'il serait de la prudence € d'user de plus d'une précaution pour y faire exécuter les ordres « du roi (1). »
On voit que, dès 1751, par une prévention extraordinaire, Silhouette supposait Dupleix capable d'une révolte et avait déjà cer-
(1) Col. C»37, 200. Silhouette à Machault, 11 octobre 1751.