‹ DupleixChapitre 185 sur 189 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

janvier 1754) sous le coup de ce désastre et des exagérations anglaises.

Si VAnson fût arrivé, sans doute ni Machault ni Rouillé n'auraient signé les odieuses instructions secrètes qu'emporta Godeheu et que tout le monde ignora en France ; le commissaire lui-même ne les connut qu'en mer. Les amis et les parents de Dupleix, croyant que le commissaire devait se concilier avec le gouverneur, et sachant que c'était un de ses amis personnels, considérèrent ce choix comme heureux, puisqu'il semblait impossible d'éviter l'envoi d'un commissaire. Ils recommandèrent à Dupleix, dont ils connaissaient le caractère entier, de se modérer, de montrer de la patience et de la soumission. Lui-même, aux premières nouvelles reçues par Surate, partagea leur satisfaction devoir arriver un ami qu'il croyait fidèle. Il ne pouvait soupçonner ni les instructions que cet ami apportait ni l'àme secrète et vile qu'il allait révéler.

Les instructions publiques de Godeheu étaient telles qu'on peut le prévoir d'après ce que nous avons dit de la politique en faveur à Paris. Ses pouvoirs étaient ceux d'un directeur de la Compagnie : mais le roi y avait ajouté un brevet pour commander à terre et à la marine dans Vlnde et aux îles pendant le séjour qu'il y ferait. Sa voix devait être prépondérante sur tout le conseil en cas de délibération. En outre, il recevait un pouvoir général sur tout ce qui ne serait point contenu dans ses instructions, et toutes ses décisions devaient être exécutées provisoirement, sauf à la Compagnie à y apporter plus tard des modifications s'il y avait lieu. Son second frère, qui l'accompagnait, était nommé pour lui succéder en cas de mort : lui-même avait le droit de désigner des délégués dans les différents comptoirs. Il devait se rendre compte de l'état des possessions, en examiner les titres, parcourir les registres de commerce et de dépense pour en savoir l'état au juste. La Compagnie pensait que ses gouverneurs n'avaient p^ le droit de faire une guerre offensive, mais elle les autorisait expressément à user de représailles s'ils étaient attaqués. Le mauvais usage des jaguirs étant interdit par Sa Majesté, devait être absolument détruit : il était dangereux que les employés eussent des motifs particuliers pour favoriser quelque parti dans l'Inde, le principe de la Compagnie étant de maintenir la paix avec les puissances du pays, et à plus

forte raison avec les puissances européennes. Cependant Godeheu devait se faire mettre au courant des négociations qui avaient eu lieu à Delhy, à Goiconde et ailleurs, comme au sujet du dessein sur le royaume de Bengale, dont il était question dans les lettres de Bussy (i).

Il n'était pas parlé du rappel de Dupleix, pas plus que de celui de Bussy. En somme, Godeheu allait faire une enquête, et comme la Compagnie se déclarait mal informée, il eût été libre de continuer la guerre, s'il eût cru qu'elle était défensive ; or, il était assez facile de le démontrer, pièces en main, Dupleix n'ayant pas attaqué les Anglais le premier. On ne pouvait guère demander plus à une Compagnie de commerce telle que nous la connaissons, qui n'avait reçu de Dupleix à l'époque où elle donnait ces instructions, ni renseignements assez précis, ni plan mûrement établi. Le malheur fut qu'on se fiât à Godeheu qui était médiocre et envieux, aussi personnel que Silhouette, et surtout que ce dernier lui donnât des instructions secrètes. Il lui traça tout un plan de conduite contre Dupleix, dont il lui peignît les dispositions et les ressources comme des plus redoutables.

C'est au moment où la Compagnie annonçait elle-même à Dupleix l'envoi du commissaire en le motivant par l'incertitude où il la laissait sur les moyens de terminer une guerre onéreuse et sur la quantité exacte de fonds qui restaient dans l'Inde au moment où elle le priait de l'aider dans l'exécution de sa commission (0, que Silhouette rédigea de sa main les instructions secrètes. Elles portaient la mention : A n'ouvrir qu'après avoir passé la ligne. Elles furent signées par M. de Rouillé, ministre de la marine, et expédiées par ses bureaux (3), On y voit clairement que le principal motif du rappel de Dupleix est l'affaire des jaguirs, plutôt que la question politique (*).

(1) Fr., n. acq., 9145, IQ'J, 199. Pouvoirs de Godeheu arrêtés en l'ass. d'administration, le 15 octobre 1753. — Col. C* 39, 164. Texte officiel. Godeheu commande même les établissements de la côte d'Afrique. Il est nommé pour cinq ans.

(2) Fr., n. acq., 9145, 196. La Compagnie à Dupleix, 15 octobre 1753. Vu : Machault.

(3) Col. C*, 2« série, 9. Extrait de la main de Silhouette, portant la mention : A expédier par M. de Rouilla.

(4) Col. C* 39, 166 et suiv. Instr. secrètes minutées de la main de Silhouette.

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