CHAPITRE XIV
« Article l^"" : Après la défaite de Naser-Sing, on donna non seu- « lement des pensions exorbitantes au sieur Dupleix, à sa famille « et aux principaux officiers de la Compagnie dans l'Inde, mais.... « on prétend qu'il entra alors dans Pondichéry cent [100) millions t de francs dont la Compagnie n'a pas retiré une parcelle.... Le t voyage de Golconde a été encore une occasion aux officiers f d'acquérir des richesse incroyables.... Le trésor du vieux « Nizam montait à de's centaines de millions; il a été dispersé, et t l'on prête au sieur Bussy des millions en nombre.... Il paraît « que le projet secret est d'engager le vice-roi du Dekban à « marcher dans le Mayssour, dont on prétend que le roi a un tré- • sor de 900 millions, dont on se propose de faire le même < usage que de celui de Nizam. Tout ne respire que guerre et bri- « gandage....
« L'argent des Maures subjuguera les gouverneurs et les con- « seils. Tout leur sera vendu....
« Une des premières mesures à prendre est de faire repasser en t France ceux dont les richesses immenses ne peuvent que bannir « Vesprit de frugalité qui doit présider aux opérations d'une Comt pagnie marchande (i).... »
Donc, Godeheu emportait une lettre de cachet signifiant à Dupleix son interdiction et son rappel, une ordonnance pour en assurer l'exécution, un ordre pour faire embarquer M"« Dupleix et sa famille, un ordre pour faire arrêter Dupleix en cas de résistance et désobéissance ou de preuves acquises d'infidélité. En ce cas, il ferait arrêter aussi M"^ et M"e Dupleix, vu le danger qu'il y aurait à laisser libres des personnes aussi immensément riches, et les séparerait du prisonnier. S'ils se soumettaient, il leur fixerait un délai assez court pour s'embarquer. Il devait saisir les registres de la Compagnie dès son arrivée, faire dans tous les cas une enquête sur la fortune personnelle de Dupleix en saisissant au besoin ses registres et papiers particuliers, ouvrir une information contre lui
(1) Loc. cit. On voit les principes de M. de Silhouette. Les évaluations des trésors de l'Inde et surtout des richesses acquises par les employés sont absurdes. On a vu plus haut des chiffres. Je ne sais qui le renseignait. Peutêtre tabla-t-il sur des mots vagues : richesses immenses, que Dupleix luimême emploie et sous lesquels il mit des nombres de son chef.
et même contre sa femme, en cas de plaintes graves, et si elles étaient reconnues justes (fol. 177), les faire arrêter et les consigner au capitaine du vaisseau qui les passerait en France.
Les précautions absurdes prises contre la famille de Dupleix s'étendaient à ses alliés et amis, à Saint-Paul, son beau-frère, bien inoffensif, à son secrétaire, à Marion Dumersan qui n'était pas même son aiui, à Bussy et à Kerjean qui passaient aussi pour avoir acquis des richesses immenses.
M. de Silhouette se faisait de Dupleix une si singulière idée qu'il ordonnait à Godeheu d'atterrir à Karikal et de l'y mander pour l'éloigner de sa forteresse et l'attirer au milieu de ses propres troupes. S'il refusait ou s'il résistait, Godeheu devait concentrer à Karikal toutes les forces disponibles ou fidèles et réduire le rebelle par la force des armes.
Il est probable que Godeheu ne préjugeait que le sens général de ces instructions. Leur lecture dut Taffoler : il crut aux imaginations de Silhouette, bien que celui-ci fit à la fin celte restriction au moins inattendue, qu'après tout la conduite de Dupleix n'avait donné aucun sujet de former de pareils soupçons.
Il fut dès lors persuadé qu'il avait affaire à un révolté et se conduisit avec une duplicité qui paraît honteuse, lorsqu'on se souvient des rapports qui avaient existé entre Dupleix et lui, et que l'on considère la grandeur de Dupleix. U rusa avec lui pour .s'assurer le débarquement qu'il craignait de se voir interdire, se présenta en ami et ne laissa tomber le masque qu'une fois stir de sa soumission. Il le traita ensuite en suspect ; mais il n'usa, puisqu'il n'y avait pas eu résistance, que de l'ordre de rappel mitigé, sans arrestation ; il est vrai qu'il déclare dans son journal regretter de ne pas avoir usé de rigueur. Il vit la situation telle qu'elle était et n'osa pas aller jusqu'au bout de ses ordres. Il fit avec Saunders la convention célèbre connue sous le nom de traité Godeheu. Il ne faut pas lui donner plus d'importance quelle ne vaut. C'est un traité conditionnel selon les vues qui prévalaient en France et dont nous avons parlé ; mais il devait être soumis à la ratification des deux puissances et ne fut pas exécuté ; chaque parti resta dans le statu quo jusqu'à la repri.se des hostilités, sauf les usurpations des Anglais. La seule convention qui ait porté effet est la trêve de dix-huit