CHAPITRE XIV
mois conclue trois jours avant son départ. L'Inde n'a pas été perdue par Godeheu, bien qu'il l'eût au besoin livrée sans hésiter, mais par les fautes de Lally-Tollendal qui trouva en arrivant la situation telle que l'avait laissée Dupleix. La trêve nous fut cependant funeste parce que les troupes venues avec Godeheu auraient pu nous donner l'avantage si elles avaient étéemployées.Mais avec Bussy en Dekhan et 2,500 hommes dans le Carnate, rien n'était en somme perdu en 1757. Cela n'est pas dit pour excuser Godeheu qui est digne de mépris bien moins pour ses fautes politiques que pour l'étonnante bassesse qu'il fit voir dans ses luttes avec son ancien ami à Pondichéry et en France ; c'est la vérité, voilà tout. Par malheur, les Anglais comprirent vile le parti qu'on pouvait tirer de la guerre. Au secrétaire de Godeheu, le sieur Clouet qui était venu un jour à Madras, Saunders dit un mot qui mérite d'être conservé. Le Français ayant répété, suivant les formules sentimentales chères à Godeheu^ que nous étions pacifiques, que deux nations policées comme la France et r Angleterre étaient faites pour s'entendre, que la guerre était haïssable et que ceux qui l'avaient faite avaient tort, Saunders nia le dernier point en disant qu'on ne se trouverait pas mal de la guerre qu'on avait faite (0
En France on commençait à être aussi de cet avis. Silhouette et Machault avaient bien gardé leur secret. Machault même mentait impudemment à qui l'interrogeait sur les affaires de l'Inde et visait sans observation toutes les lettres que la Compagnie adressait à Dupleix qu'elle croyait toujours gouverneur. Cette correspondance officielle qu'il ne reçut jamais, et celle de Montaran, commissaire du roi, collègue de Silhouette, continuèrent jusqu'en février 1755(2). A plus forte raison, le public fut-il dupé. Mais on craignait fort une indiscrétion ; le neveu de Dupleix expédia à son oncle un courrier par voie de terre en décembre 1753 ; ce courrier, arrivé à Vienne, se vanta de sa mission, que d'ailleurs il n'accomplit pas. Machault, prévenu du fait, menaça Bacquencourt, osa lui dire que cela valait
(1) Fr., n. acq., 9165, 7. Le P. Lavaur à Dupleix, 14 février 1755. Saunders repassa en Europe en 1755, ayant fait son temps de service régulier. Il traita comme gouverneur de Madras et non comme commissaire spécial.
(2) 12 février 1755. Dernier courrier expédié à Dupleix aux Indes.
DnPLEIX. 24
la Bastille et exigea de lui la copie des lettres qu'il avait envoyées. Elles ne contenaient rien de grave (0.
Cependant les dépêches arrivées par l'Utile en janvier 1754, et les mémoires d'octobre 1753 arrivés au mois de mars suivant produisirent un revirement d'opinion très rapide. On comprit ce qu'avait voulu Dupleix et la grandeur de Tentreprise apparut.
Après avoir lu les mémoires, le prince deConti se déclara l'admirateur de Dupleix (2), Machault lui-même vit qu'il s'était laissé égarer par Silhouette et envoya à M de Mirepoix des instructions plus dignes que celles qu'avait emportées Duvelaër (3). Il n'est pas jusqu'aux directeurs qui n'aient changé d'opinion. Duvelaër souhaitait maintenant que les projets de Dupleix pussent réussir. Ce changement était dû en partie au marquis de Conflans, arrivé au commencement de 1754. M. d'Armentières, son cousin, avait donné le premier mouvement. Lally-Tollendal, qui déjà en 1752 avait remis des observations sur la guerre des Indes au contrôleur général, eut de longues conversations avec Marion du Mersan, envoyé de Bussy, et fit un mémoire qu"il présenta chez M™* de Pompadour, chez le comte d'Argenson, chez Machault, chez M. de Seychelles et chez le maréchal de Richelieu. Ce mémoire (qui existe encore) fit le plus grand effet. Il rendait pleine justice à Dupleix. D'autre part, Conti et Soubise étaient ennemis de Noailles, qui protégeait Silhouette, son ancien secrétaire ; le maréchal de Belle-Isle avait été gagné par un marché avantageux qu'il venait de conclure avec Dupleix, qui cherchait une terre pour la faire ériger en marquisat. Il y avait donc maintenant un parti puissant, favorable au disgracié. Dès le mois de mai 1754, le ministère expédia aux Indes la frégate la Fière, avec des ordres nouveaux qui infirmaient ceux de Silhouette. Malheureusement elle ne parvint à Pondichéry que le 19 décembre, deux mois après le départ de Dupleix. Godeheu, sans défiance, lut les ordres en plein conseil. Le ministre oidonnait que Dupleix et Godeheu se concilieraient pour lui fournir les éclaircissements nécessaires. « Il eût bien voulu, dit Bausset, té-
(1) Fr., 9162, 87. D'Auteuil à Dupleix, 30 avril 1754.
(2) Bacquencourt à Dupleix, août 1754. 9147, 280.
(3j Fr.,n. acq., 9147, 270. Bacquencourt à Dupleix, 25 juillet 1754.