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CHAPITRE XIV

« moin oculaire, en racontant la scène (') à Dupleix, ne pas avoir « prononcé votre nom, mais il n'était plus temps et nous avons « jugé que le ministre et la Compagnie ont dû être bien étonnés « de vous voir. »

La Compagnie de son côté, écrivant en 1754, approuvait la conduite de Dupleix, louait la négociation de Sadras et promettait de soumettre au conseil du roi les mémoires de Dupleix, Moracin et Conflans qui méritaient les plus sérieuses réflexions (2).

Ainsi, il avait suffi d'un mémoire bien fait pour changer l'opinion. Malgré l'indifférence du roi, le public était reconquis et l'Inde pouvait encore n'être pas perdue. Lally-Tollendal, qu'on voit à ce moment s'intéresser à la cause de Dupleix, dut sans doute à ces démarches d'être désigné pour continuer l'œuvre abandonnée. Mais Dupleix ne devait plus revoir l'Inde, bien qu'on ait cru plusieurs fois, et lui-même peut-être, qu'il y retournerait. La guerre générale détourna l'attention du public et des ministres vers l'Europe et l'on ne fit pas même tout l'effort qu'on s'était proposé pour ressaisir la suprématie en Dekhan. Les Anglais, mieux gouvernés et instruits à leur tour par l'exemple, surent fixer la fortune et nous arracher l'empire que nous avions saisi. Les ministres de Louis XV ont perdu l'Inde deux fois : ils n'ont pas deviné Dupleix, ils n'ont pas soutenu Lally-Tollendal.

N'ayant pas voulu écrire une histoire de Dupleix, nous ne dirons rien des années qui suivirent son retour en France, ni des péripéties de son procès contre la Compagnie.

Il nous suffit d'avoir montré, et c'est la conclusion qui se dégage de celte étude, que dans la personne de Dupleix se vérifie une fois de plus cette loi historique qui fait du concours de circonstances fortuites et de la volonté humaine la cause des grands événements. Dupleix n'a rien prévu, n'a rien dirigé : la fortune lui a fourni des occasions dont il a su profiter. Un hasard lui fit comprendre qu'il pouvait conquérir un monde; il ne l'a pas conquis lui-même parce qu'il n'a pas eu assez tôt la claire vision du but vers lequel

(1) Fr., n. acq., 9162, 190. Bausset à Dupleix, 6 mars 1755. Le même fait est affirmé dans le mémoire de M""« Dupleix en réponse au chevalier Law, 1764. — Nous n'avons pas retrouvé cette lettre du ministre.

(2) Fr., n. acq., 9145, 263. La Compagnie à Dupleix, 12 février 1755.

372 DUPLEIX, SES PLANS POLlllQUES, SA DISGRÂCE.

l'entraînait la course inéluctable des faits, parce que ceux dont il dépendait n'avaient pas reçu plus que lui le don de la divination, parce qu'enfin ils étaient des hommes, médiocres en bien comme en mal et incapables de rompre le joug de leurs habitudes.

Si Dupleix n'a pas eu, lui vivant dans l'Inde, la révélation immédiate du merveilleux présent que lui offrait le sort, peut-on reprocher comme un crime à ceux qui vivaient en France, au fond de leurs bureaux, d'avoir été aveugles? N'oublions pas que rien, dans l'histoire de la Compagnie, ne les préparait aux entreprises de Dupleix. Ceux qui dirigent une institution réglementée comme celle-là ne sortent pas facilement des voies qui leur ont été tracées. C'est la sagesse des médiocres qui a prononcé la décision funeste que la France maudit aujourd'hui. Faits pour les conjonctures communes, les règlements ne se plient pas aux conceptions inattendues du génie. Tout se dressait contre Dupleix, le passé de la Compagnie, son ordonnance, son impuissance financière, l'humaine faiblesse de ceux qui la dirigeaient, ses propres défauts à lui-même, son orgueil, sa témérité, son désir des richesses et, par-dessus tout, les hasards d'une entreprise difficile. Comment n'eiit-il pas succombé?

Nous ne pensons pas que pour avoir trouvé dans ses actes des hésitations et des erreurs qu'on ne connaissait pas jusqu'ici, nous ayons diminué la gloire qui s'attache justement à son nom. C'est se faire une conception fausse de notre nature, que de la croire capable de voir bien loin et de vouloir sans défaillance, ne fût-ce que pendant quelques instants. Les hommes dont les plans, après leur succès, nous apparaissent comme les mieux suivis et les résolutions les plus fermes, ont en réalité erré souvent, cherchant dans l'ombre cette lumière par laquelle nous les supposons toujours guidés. Ce qui distingue du commun les grands hommes, n'est-ce pas justement de savoir discerner ces lueurs qui se présentent parfois sur la route obscure de l'avenir?

On a beau, suivant le mot de Bossuet, ne rien laisser à la fortune de ce qu'on peut lui ôter par conseil et par prévoyance, sa part demeure encore de beaucoup la plus grande. On ne doit donc pas dénier la gloire à ceux dont elle n'a pas favorisé jusqu'à la fin l'audace ou la sagesse. Aussi, Dupleix, simple marchand, ignorant

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