CHAPITRE II. SI
commençait seulement au moment de l'arrivée des vaisseaux et que la visite des marchandises n'employait que quelques semaines. Les trois quarts de Tannée se passaient dans l'oisiveté, à moins que les employés n'eussent à faire pour leur commerce particulier. Ainsi la paresse, l'ignorance et souvent l'improbilé étaient, au témoignage de Dupleix, les vices ordinaires de ce personnel.
« Je me doute de votre surprise, écrit-il à Montaran A), de trou- « ver dans un si grand nombre de sujets si peu de capacités et « encore moins de bonnes volontés. Cependant il n'y en a point un « qui n'aspire au premier poste et c'est même une injustice à « moi de l'occuper si longtemps. Il faut que chacun ait son tour, « je l'avoue, mais il faudrait au moins s'en rendre digne. C'est un » dicton dans l'Inde, lorsqu'un employé est paresseux et peu att taché à son devoir : Il n'est bon qu'à être conseiller. »
Le témoignage de Dupleix, que l'on pourrait taxer de quelque partialité, bien qu'il soit rendu à une époque où tout lui souriait, oîi lui-même se préparait à quitter l'Inde et où par conséquent sa vivacité naturelle pouvait s'atténuer, est corroboré par ceux qu'il est possible de recueillir et qui, d'une époque un peu antérieure, s'appliquent en somme au même personnel.
Une lettre du sieur de la Morandière aux commissaires du roi (2) donne de curieuses informations sur les procédés qu'on employait pour faire sa main. Il avait été défendu d'entretenir aucun rapport avec un vaisseau venu d'Ostende aux Indes et le gouverneur la Prévotière avait fait publier cet ordre. Cependant il y envoya son confident Dumas pour négocier le passage sur ce vaisseau de M""^ Hardancourt, veuve du gouverneur de Bengale, et sous ce prétexte fit pourvoir le vaisseau de marchandises et de vivres frais.
Quant à Dumas, « il disait publiquement que l'établissement de la « nouvelle Compagnie était le temps de moissonner, » et il faut, ajoute la Morandière, « qu'il ait fait une bien ample récolte pour « avoir tenu ici table ouverte et fait une telle dépense qu'un
(1) B. X., fr. 9151, 16. Dupleix à Montaran, 30 janvier 1750.
(2) C^ 72, 163. La Morandière aux commissaires pour la régie, Pondichéry, 6 janvier 1723. Il avait été caissier.
La Morandière parait être mécontent et aigri : mais Dumas était fort sujet à caution.
€ homme en France, à 30,000 livres de rentes, n'en eût pas fait c davantage. » Ce même Dumas n'était à son bureau que le 1" du mois, pour paver les troupes. Le reste du temps, il le fallait chercher à sa maison de ville ou à sa maison de campagne. Les repas splendides qu'il donnait au gouverneur lui faisaient tout pardonner. La Morandière l'accuse aussi d'avoir fait acheter par la Compagnie, comme chose bonne à faire des présents, toute sa friperie et jusqu'à ses vieux couteaux de table. Le même Dumas avait pendant sept mois payé en fanons d'argent les appointements des employés, tandis qu'il recevait des pagodes d'or, parce que la pagode valant alors 25 fanons 1/4, au lieu de 19, cours ordinaire, il gagnait 24 % à ce change. Dupleix disait de lui, quelques années plus tard (0 : « Vous le connaissez aussi bien que moi : il a voulu vitement s'en- « richir ; cette avidité vous fait faire bien des faux pas. » Et ailleurs (2) : « Il est trop connu dans l'Inde pour y être jamais honoré. » M. Lenoir l'a traité de fripon en face des directeurs, en offrant « d'en faire la preuve. »
Nous avons un tableau de ce qui se passa à Chandernagor après le départ de Dupleix, qui nous montre quel désordre pouvait régner impunément dans un comptoir. Il avait été remplacé par Dirois, puis par Burat. Ce dernier, incapable et facile à dominer, ne .sut pas maintenir la subordination. Une compagnie de la garnison déserta avec armes et bagages, officiers en tète.
La Compagnie fut misérablement volée par le courtier Indinaram. Il avait obtenu pour 20,000 roupies la ferme des aidées de la Compagnie, qui lui en rapportait 80,000('^). Il imposait à son profit des droits d'entrée sur toutes les marchandises. Le seul droit de Coaly, qui était de trois quarts de mesure de riz pour la A^aleur d'une roupie de cette denrée, lui valait 20,000 roupies par an. Pour les autres denrées, telles que le nesly (riz en paille), le tabac, les grains, l'huile, le sucre, le beurre fondu, le bétel, l'araque, qui étaient des objets considérables, Indinaram taxait arbitrairement
(1) Fr. 8979, 53. Dupleix à Vincens. Chandernagor, 13 octobre 1732.
(2) 8981, 25. Dupleix à son frère, 4 décembre 1738.
(3) Col. C- .'34, 149. D'après un mémoire sur le commerce et les affaires de la Compagnie aux Indes orientales, présenté à M. de Montaran. L'auteur est témoin oculaire.