CHAPITRE II. o
les marchands, selon ce qu'ils pouvaient vendre à son sens chaque année. Il était impossible à ces pauvres gens d'obtenir justice, car s'ils se plaignaient au directeur, Indinaram, qui était tout-puissant, ruinait le plaignant et l'obligeait à sortir de la colonie. Les marchands de Bengale estimaient à 10 % de la valeur le montant des droits perçus par Indinaram, et si l'on suppose une dépense annuelle de six roupies par personne, pour 100,000 habitants qu'il y avait peut-être dans la colonie, cela lui faisait 60,000 roupies de produit.
Tandis que les courtiers, chez les autres nations, s'engageaient à n'intervenir en rien dans les fournitures qu'ils négociaient avec les marchands, Indinaram, profitant du trop grand pouvoir que lui donnait la ferme des aidées, avait fini par les expulser tous de la ville et était devenu le seul marchand en même temps que le courtier. Il faisait faire les contrats au nom de ses écrivains noirs. Le fait était si public, qu'en mars 174o, une enquête ayant été faite à propos d'anciens contrats sur lesquels les marchands restaient devoir, on découvrit que quatorze d'entre eux étaient les prête-noms d'Indinaram. Il sut faire cesser l'examen de ces comptes. Le conseil en passait par ce qu'il voulait. En juillet 174o il s'était fait augmenter de 20 à 33 % le prix des marchandises fournies par lui, bien que le coton fût à bon marché et le pays tranquille. C'est qu'il était en rapport d'intérêt avec les chefs. Les profits que le directeur, le chef de la visite et le courtier s'attribuaient sur les achats, étaient au moins de 20 o o, et comme les deux cargaisons pour l'Europe étaient ordinairement d'environ 1,200^000 roupies et que ces associés en fournissaient au moins pour 700,000, cela formait un profit de 140,000 roupies dont la Compagnie eût bénéficié en faisant cesser ces abus.
La mauvaise qualité des marchandises dont on s'était plaint en France provenait des collusions entre le directeur, le chef de la visite et le courtier, le chef de la visite recevant sans difficulté les marchandises qui appartenaient à lui ou à ses associés. L'inégalité de la marchandise dans une même balle provenait de ce qu'Indinaram faisait entretenir sous la halle pendant la visite un grand tumulte dont il profilait pour faire jeter furtivement par ses écrivains des paquets de rebut parmi les marchandises vérifiées. D'ail-
leurs on les mettait jusqu'au lendemain dans des magasins dont la clef était dans les mains d'un bengali qui lui était dévoué et qui pouvait facilement changer les pièces et y substituer des rebuts.
Le garde-magasin des marchandises était en même temps trésorier des matières d"or et d'argent ; il fournissait à la Compagnie l'huile, le beurre fondu, les chandelles et autres provisions dont elle avait besoin, sur quoi il gagnait 50 "/o en trois mois. Il s'était aussi acquis le piivilège exclusif de fournir toutes les cordes et toiles nécessaires pour tous les emballages, tant à Bengale qu'à Pondichéry et aux îles, sur quoi il gagnait 60 "/o.
Quant à l'emploi de garde-magasin de marine, les émoluments en étaient si considérables que le directeur se les était appropriés. La Compagnie avait fait bâtir un magasin pour fournir pour son compte et à son bénétîce toutes les munitions navales. Elle y envoyait tous les ans cordages, câbles, toile à voile, mais en quantité insuffisante. Le directeur y suppléait de ses propres fonds, au lieu d'user des fonds de la Compagnie qu'il avait en caisse. Il gagnait 40 o/o en trois ou quatre mois.
Le procureur du roi, chargé des fonds des mineurs et des orphelins, les risquait sur mer, quoiqu'il ne dût les faire valoir que dans le commerce de terre. Le greffier chargé en dépôt des successions les faisait valoir sur terre et sur mer, ce qui le mettait souvent hors d'état de payer.
Le directeur Burat fut révoqué en 1745. Au moment où arrivait à Bengale son successeur Duval de Leyrit, on découvrit que Burat avait, en 1742, emprunté à un banquier indigène 50,000 roupies pour les besoins de son commerce. Le billet était fait au nom de la Compagnie et scellé de son sceau. En 1744, le billet n'ayant pas été payé, Burat en fit un autre que les conseillers de Chandernagor contresignèrent de bonne foi, croyant que l'emprunt avait été fait pour les besoins du comptoir. Burat fut forcé d'écrire lui-même et de signer l'aveu de cet abus de confiance. Naturellement cette opération n'était pas portée sur les livres (i). Ce Burat fut, malgré cette grave affaire, maintenu par la Compagnie comme conseiller ad ho-
(1) Col. C*, 2» série, n» 6, 156. Lettre du conseil de Chandernagor à la Compagnie, 1747. ^