CHAPITRE II. K
nores, à la prière de Dupleix, qui fil valoir ses longs services et la misère où il était.
C'est un exemple de l'abus que les directeurs, gouverneurs et commandants des comptoirs faisaient de leur autorité; on disait aussi qu'ils n'administraient la justice qu'autant qu'elle était conforme à leurs idées et à leurs intérêts.
Dans les conseils de justice de même que dans ceux d'administration, leurs sentiments l'emportaient toujours sur ceux des autres, parce qu'ils s'attachaient quelques conseillers par des vues dintérét, et que ceux-ci étaient toujours de l'avis du gouverneur. Ceux qui n'agissaient pas par les mêmes vues et qui voulaient faire usage des lumières de leur raison étaient cassés ou interdits sous des prétextes captieux. Ayant donc tout à craindre, ils aimaient mieux fléchir que d'être exposés à perdre leur emploi. C'est de cette manière que les gouverneurs se rendaient si absolus, que la décision des conseils était l'expression de leur volonté.
La Bourdonnais, qui était en 1733 à Pondichéry, envoya à M. de Moras, commissaire du roi, un tableau assez vif des abus qu'il avait pu constater lui-même. On peut admettre qu'il charge un peu Lenoir, dont il désirait la place. Pourtant il ne paraît pas avoir eu personnellement à se plaindre de lui, et se sert de termes assez modérés (i).
Il rappelle que la Compagnie ayant laissé depuis 1727 les gouverneurs maîtres de disposer de leurs employés, cette grande autorité, qui peut avoir de bons résultats en permettant d'avancer des gens de mérite qui, sans cela, seraient ignorés dans les petits postes, peut avoir des inconvénients au cas où le gouverneur écoute ses passions ou ses intérêts : « Nous voyons, dit-il, que présente- « ment, aux Indes, on ne monte pas toujours aux charges par son « rang et sa capacité, mais par les bonnes grâces de M. Lenoir. « non pas que celui-ci n'ait égard au mérite, mais il en a bien « davantage aux soins et à l'attache que l'on a pour lui, » C'est ainsi qu'il avait envoyé Dirois à Bengale de préférence à Dupleix, quoique celui-ci eût plus d'aptitude et fût plus ancien, mais Dirois
(1) Lettre de La Bourdonnais à M. de Moras, concernant les aifaires de la Compagnie de France dans les Indes orientales, 1733. Arch. Col. C* 25. 151. Voir l'opinion conforme de Dupleix. Mémoire du 8 octobre 1727. C* 20. 3U.
lui convenait mieux et consentit à se faire l'instrument de ses haines contre les jésuites, il paraît que l'arbitraire tyrannie de Lenoir allait jusqu'à gêner les douceurs de la vie ('). Il défendait d'avoir des violons chez soi passé huit heures, soit pour fête, soit pour mariage, dans un pays où la coutume est de danser quinze jours avant les noces. Il faisait fermer les portes de la ville à neuf heures, empêchant les habitants d'aller souper ou se promener à la campagne, tandis que chez les autres nations il y avait une porte qu'on ouvrait la nuit aux voyageurs ; d'ailleurs Lenoir en faisait ouvrir une pour lui et ses amis. Il défendait d'exporter des mangues hors de la colonie, sous peine de confiscation : le but de cette absurde défense était de vexer les jésuites, qui, en ayant d'excellentes, en envoyaient aux rajahs qui leur étaient favorables. Les mauvaises raisons ne lui manquaient pas. « Il fallait, disait-il, entretenir l'a- « liondance des mangues.... les violons faisaient du bruit et gé- « naient les passants.... S'il était défendu d'avoir des briques et de t la chaux, c'est que la Compagnie en avait besoin. » Cela n'empêchait pas les amis du gonverneur d'avoir les violons, de disposer de leurs mangues et de bâtir des maisons comme ils le voulaient.
La douane avait des complaisances ou des rigueurs selon les personnes et leurs relations avec Lenoir. En 1732, un Français nommé du Tertre, qui avait fait fortune à Manille, avait donné procuration à M. Vincens, son ami, que Lenoir haïssait, pour lui acheter ou lui faire bâtir une maison à Pondichéry. Il fut honteusement fouillé par les douaniers, bien qu'il n'eût que son écritoire dans son palanquin, parce qu'il n'était pas bien en cour. Aussi, arrivé à Pondichéry, il déchira sa procuration, jurant qu'il s'établirait plutôt chez les Turcs.
Un Anglais appelé Wycke, qui demeurait depuis dix à douze ans dans la ville, fut tellement rebuté par des vexations de ce genre qu'il alla s'établir au Pégou, déclarant qu'il préférait vivre libre parmi des sauvages, plutôt que gêné chez la première nation du monde.
L'administration de la justice était pour legouvei-neurun moyen facile d'imposer son autorité et de la faire sentir comme une tyrannie. Les Européens étaient jugés par le conseil, c'est-à-dire par le
(1) Lettre de La Bourdonnais à. Moras, note 9.
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gouverneur, et les indifrènes, par un conseiller, nommé chef de la Cliauderie , sorte de lieutenant de police. Ces juridictions étaient absolues. En fait, c'étaille gouverneur qui était le maître de la sentence, puisqu'il avait le droit de casser les conseillers. Mais il n'avait pas besoin d'en venir à une extrémité si imprudente, ayant toujours dans le conseil des gens attachés à lui par l'habitude de l'obéissance et qui votaient comme il voulait. « En « somme, dit La Bourdonnais, un gouverneur fait dans l'Inde le « bien et le mal qu'il veut. C'est ainsi que xM. Lenoir vous accor- « dera vos demandes sans consulter personne si cela lui plaît « ainsi. Si cela lui déplaît, il vous dira : présentez une requête. « Elle sera enterrée, eussiez-vous cent fois raison, au moins par « ces mots ; Néant à la requête pour raisons à nous connues. » Il arriva à La Bourdonnnais de présenter lui-même trois requêtes que M. Lenoir mit toutes trois dans sa poche.
« Je me souviens, dit-il encore ('), qu'un gouverneur de Pondi- « chéry avait une conduite pour se venger de ses ennemis qui, par « la malignité de l'arrangement, mérite l'attention. Il les faisait « emprisonner immédiatement après le départ des vaisseaux de « France. Ils étaient un an sans pouvoir écrire. L'année d'après, ils « écrivaient, mais il faut deux ans pour avoir réponse, et M. le « gouverneur calculait avec esprit qu'un et deux font trois. Trois a ans passeront avant que j'aie ordre de l'élargir; car cet ordre ne ï peut venir que sur son exposé; je dirai alors, si je veux, qu'il est « faux et qu'il a surpris la Cour ou la Compagnie : encore deux « ans. Ma foi, pendant ce temps, ou je serai relevé, ou je ne me « soucierai guère de l'être et je l'aurai assez fait enrager pour être a content de ma vengeance. »
On voit par cet exposé combien était précaire la situation des employés, combien redoutable le pouvoir du gouverneur. On conçoit que de sa personne même dépendissent non seulement le bien de la Compagnie, mais la fortune des employés. Il avait ses amis qu'il favorisait et dont il cachait les fautes, et ses ennemis qui se vengeaient comme ils le pouvaient, par des dénonciations, de leurs craintes et de leur envie.
(1) Lettre à Moras. note 40.
58 Dl'PLEIX, SRS PLANS POLITIQUES, SA DISGRACE.
Ainsi le personnel des Indes, médiocre, paresseux, ignorant, sans probité, était incapable de s'élever, je ne dirai pas à des conceptions politiques, mais même à l'intelligence commerciale. On ne leur demandait, il est vrai, que de faire un commerce toujours le même et régulier comme le jeu d'une administration, où les achats se faisaient à époques fixes, en quantités pareilles, en qualités semblables. Mais cette routine eût encore donné des bénéfices si la Compagnie n'eût toléré dans son commerce d'absurdes abus. Comme c'est une des causes de sa ruine, il faut s'en éclaircir, selon le plan que nous nous sommes tracé.