CHAPITRE III
de l'Inde. Pour leur procurer à tous deux une compétence générale, il fut décidé par le ministre qu'à Tavenir ils changeraient de rôle, Godeheu devant tenir désormais la baguette pour les marchandises de rinde et Hanlancourt pour celles de la Chine. On se plaignait aussi que dans les enchères le crieur ne dît point : Une fois, deux fois, avant que le directeur frappât de la baguette sur le bassin, que les directeurs adjugeassent trop vite les marchandises fines et recherciiées à ceux qui étaient près d'eux et se faisaient entendre plus facilement. Le contrôleur général, ému de ces plaintes, donna ordre qu'à l'avenir l'adjudication fût faite selon les formes (0. Il constatait ainsi lui-même l'incompétence de ces directeurs en matière de négoce et leur facilité singulière à violer les lègles élémentaires de la probité professionnelle.
Quant au produit net des ventes, nous possédons, outre des renseignements épars qui permettent un certain contrôle, le tableau officiel des dépenses, recettes et bénéfices nets de la Compagnie des Indes depuis Tannée 1726 jusqu'à l'année 1743, où commença la guerre avec l'Angleterre, c'est-à-dire pour la partie la plus paisible de son existence, les années de guerre de 1743 à 1763 n'ayant pas donné de bénéfices.
Pendant les dix-neuf années de 1724 au 30 juin 1743, la Compagnie a envoyé aux Indes 186,807,330 livres Elle y a acheté pour 136,104,522 livres de marchandises dont elle a tiré en France 262,517,803 livres, soit un bénéfice brut de presque 100 %, le bénéfice net se trouve réduit à 61,484,940 livres, 52 "/o des bénéfices bruts passant en frais généraux.
Il ne faut pas oublier que les fonds de l'envoi annuel étant empruntés par la Compagnie à gros intérêts, ce bénéfice passait à rembourser ces avances. Ainsi, le bénéfice apparent représente seulement la difl'érence entre les prix de vente et les dépenses, mais non pas un bénéfice réel, puisqu'à peine acquis il appartenait aux créanciers de la Compagnie.
En un mot, ce bénéfice était mangé d'avance, et s'il eût manqué, ou s'il eût été moindre, la Compagnie se fût trouvée endettée et hors d'état de trouver du crédit pour une expédition nouvelle. Or,
(1 C* 23, lui. orry à Godeheu et à Hardancouri, 28 août 1730.
nous voyons qu'en 1742 le bénéfice net est réduit à 389,941 1. 10 s. o d., chiffre dérisoire, quand la mise dehors est de lo,oo2,381 1. 13 s. 5 d. (*). La cause en doit être cherchée dans cette incurie des directeurs que rien ne pouvait instruiie, qui préféraient, pour ne pas se déranger deux fois, jeter sur le marché, d'un seul coup, tous les retours de l'Inde, tandis que les Anglais et les Hollandais faisaient plusieurs ventes par an, qui achetaient à Hambourg, pour la Guinée et les Antilles, des toiles de coton imprimées qu'ils auraient pu tirer de l'Inde (2 . De même, ils ne tiraient des Indes que 1,300 milliers de poivre, quand la France en consommait 2 millions, et l'on allait en acheter à Hambourg qui provenait des Anglais et des Hollandais (3).
Il résulte de cet exposé qne la Compagnie, sans capital liquide, mal administrée à Paris, mal servie par ses employés de l'Inde et ses marins, dépensant en trais inutiles une partie des fonds qu'elle empruntait pour son commerce, était dans une situation effrayante. Elle n'avait pas corrigé les vices qui dataient de son origine. Or, sa pénurie financière lui interdit toujours toute entreprise de longue haleine. Comment demander des vues politiques étendues à des hommes qui ne savaient même pas comment subvenir aux dépenses de l'envoi annuel ?
C'est cette détresse, dont nous allons exposer les tristes détails, qui explique comment il n'y eut jamais de politique possible pour la Compagnie. Il faut savoir cela pour peser la responsabilité des hommes qui arrêtèrent Dupleix.
(1) C* 30, 221. État général des envois que la Compagnie des Indes a faits aux comptoirs des Indes, de Moka, de la Chine et des îles de Bourbon et de
France.... depuis le l" octobre 1724 jusqu'au 30 juin 1743 du produit des
marchandises, des dépenses et du bénéfice net....
On a pu contrôler, par la correspondance des directeurs, les produits de.s ventes et constater que les chiffres du tableau qui les concernent sont exacts.
(2) C* 38, 15. Mémoire sur le commerce de l'Inde à Hambourg, envoyé à M. de Rouillé par .M. de Cliampeaux, envoyé du roi à Hambourg, 1752.
(3) C« 34, 111. Montaran au C. .S. de Pondichéry, 5 juillet 1748.