CHAPITRE IV
HISTuIRE FINANCIERE DE LA COMPAGNIE DES INDES
Ses pertes. — Ses emprunts. — Sa détresse. — 1 740-1 7oo.
La Compagnie d'Occident, établie en 1717, avait retiré de la circulation cent millions de billets de l'État en paiement de ses deux cent mille actions. Elle les remit au trésor royal contre une promesse de quatre millions de rente.
Le gouvernement, impuissant à le? rembourser, affecta en dédommagement à la Compagnie le privilège exclusif de la vente du tabac, qu'elle administra jusqu'en 1730. Elle en passa alors le bail aux fermiers généraux pour huit années, les quatre premières à sept millions et demi, les quatre autres à huit millions. Ce bail fut renouvelé en 1738 à ce dernier prix pour six ans.
C'est sur ces fonds qu'était payé le dividende.
Cela assurait aux actions une répartition régulière de loO livres par an. Elle avait dû fournir sur son commerce un peu plus de 12 millions en plusieurs années pour compléter le dividende à l'époque où la ferme ne rapportait pas les 8,400,000 livres nécessaires. Mais on comprend facilement que si les dépenses de la Compagnie pour une raison quelconque, guerre, mauvaise fortune de mer, ou mauvaise administration, venaient à augmenter, ce dividende devait être compromis, les nécessités sociales passant alors avant l'intérêt particulier des actionnaires. Ceux-ci échangeaient sans transition leur tranquille position de rentier d'État contre l'inquiétante instabilité du commerçant maritime. Or
à partir de 1738, les difficultés jusque-là miraculeusement évitées s'accumulèrent.
La Compagnie perdit, de 1739 à 1740, deux de ses vaisseaux : le Philibert, coulé à fond dans le Gange avec 1,200,000 roupies à bord 1 , et /a Duchesse, naufragée en revenant de Bengale avec une riche cargaison. Les pertes furent évaluées à 6 millions. En même temps les employés de Pondichéry faisaient sans ordre l'établissement coûteux de Karikal et en préparaient d'autres sur la côte de Malabar. A la fin de 1740, la direction fut obligée parle roi d'armer en guerre cinq vaisseaux et une frégate qui furent expédiés en mars 1741, sous le commandement de La Bourdonnais. Cet armement, les frais faits dans l'Inde et la perte des deux vaisseaux coûtèrent à la Compagnie 12 millions, si bien que le roi dut lui prêter 6 millions pour faire face au paiement des billets de son caissier. Obligée de rembourser le roi sur le bénéfice net de la vente faite à Lorient, qui se montait à 4,822,229 livres, elle se trouva si dénuée de fonds qu'elle dut réduire son envoi de 1742 à 4.442,314 livres au lieu de 10 à 12 millions, moyenne habituelle des envois (2),
Dumas, revenu en France en 1742, écrivait alors à Dupleixquela flotte de La Bourdonnais avait coûté o millions en pure perte, que les dépenses du port de Lorient, les intérêts annuels que payait la Compagnie, les pertes sur les changes, les dépenses énormes des comptoirs et la guerre deMahé avaient absorbé des fonds immenses : « Ces dépenses, ajoute-t-il, de vous à moi ruineraient la Com- « pagnie infailliblement si elles se continuaient sur le ton où « elles sont montées tant aux Indes qu'en France, étant constaté « qu'elles excèdent les bénéfices de plus de trois millions (^). » C'est pourquoi Dupleix reçut l'ordre de réduire les dépenses de moitié et de cesser toutes les dépenses de fortifications (4).
La situation resta à peu près la même jusqu'à la fin de l'année
(1) Correspondance de Dupleix, 1739.
(2) C* 30, 221. État général des envois de la Compagnie aux Indes.
C 29, 180. Mémoire (de Castanier ?; sur la situation de la Compagnie (octobre 1741 ou début de 1742). Il parle de l'envoi réduit.
(3) Fr., 9147, 186. Dumas à Dupleix, 4 octobre 1743.
(4) Fr., n. acq., 9144, 7. Lu Compagnie à Dupleix, 18 septembre 1743.