CHAPITRE V
expulser les Français. Molandin renouvela alors la demande qu'il avait faite d'être autorisé à bâtir un fort à Mahé, à cjuoi le prince répondit qu'il le permettrait volontiers si la Compagnie se montrait assez forte pour le protéger contre les Anglais. Sur ces nouvelles, la Compagnie décida de compléter l'établissement (i). Elle ordonna de porter le chiffre de la garnison à cent hommes et y fit passer le sieur Deidier, ingénieur, chargé de bâtir un fort. La permission ne devait être demandée à Bayanor qu'après le débarquement des renforts pour ne pas lui laisser le temps de la réflexion. Quant aux Anglais, la paix régnant entre les deux couronnes faisait aux agents de la Compagnie une obligation de vivre avec eux dans les meilleurs termes possibles, mais non de se prêter à aucune négociation au sujet du fort qui devait être achevé dans le plus court délai.
Or, pendant les années 17:22 et 1723 Ton n'avait fait aucun achat à Mahé; cela avait refroidi l'amitié du rajah. Les Anglais finirent par le gagner, et en 1724 il fit commencer un ouvrage dominant la loge. Nos soldats le détruisirent. Alors Bayanor somma les Français de se retirer, sauf une vingtaine d'hommes autorisés à garder la loge. N'osant résister, la garnison se rembarqua pour Pondichéry et Molandin, qui était demeuré, dut bientôt ramener ses hommes à Calicut avec les etîets de la Compagnie (2). Ces nouvelles embarrassèrent fort le conseil de Pondichéry ; on ne pouvait plus négocier, mais les moyens manquaient pour agir à force ouverte.
Heureusement en 172o quatre vaisseaux arrivèrent de France, Le conseil, fort des ordres réitérés de la Compagnie et disposé à tirer vengeance de l'injure faite à la nation, les envoya à Mahé. Un détachement de oOO soldats qu'on y avait embarqué mit pied à terre, força malgré une résistance vigoureuse les retranchements armés de l'artillerie du rajah et reprit possession du fort à demi construit ; la frayeur causée par cet exploit permit de s'y mettre en état de défense. Deux mois après, Bayanor se décida à bloquer le fort. Le siège dura dix mois ; la résistance des Français fut aidée par
(1) C-, 2« série, n» 4. Lettre de la Compagnie au conseil supérieur de Pondichéry, 12 décembre 1724.
(2) C> 20, f. 40. Mémoire de Dupleix-Desgardes, 1727.
l'alliance de quatre rajahs voisins (i), etBayanor lassé de l'inulililé de ses efforts signa la paix en novembre 1726 (2).
Mais à peine ce traité signé, les Anglais attaquèrent le rajah Coyonnaire, notre allié, auquel la Compagnie fournit les secours promis par elle. Mais elle avait dépensé pourMahé 300,000 piastres en pure perte, elle prévoyait pour l'achèvement des fortifications une dépense supplémentaire de 150,000 piastres, plus l'entretien d'une forte garnison. Elle réclama donc la protection du roi et l'envoi d'une escadre pour protéger ce poste, ainsi qu'une garnison entretenue par le roi. Elle demanda aussi qu'on négociât avec l'Angleterre pour empêcher les empiétements et attaques du sieur Adam, gouverneur de Tallichéry (3).
Elle n'obtint rien du ministre et dut envoyer à Lenoir, par les vaisseaux de 1728, l'ordre de surseoir à tous les travaux de Mahé et de congédier tous les ouvriers. Lenoir répondit qu'il convenait au contraire d'achever l'établissement, que les réflexions que faisait à présent la Compagnie auraient dû être faites avant d'entreprendre et non maintenant que l'affaire était presque à sa perfection. Il demanda donc de nouveaux ordres et, en attendant, se maintint sur la défensive (4).
C'est sans doute pour cette raison que le sieur Trémisot, chef de Mahé, ayant cru pouvoir accepter le titre de régidor ou de conseiller de Bayanor, le conseil de Pondichéry l'obligea d'y renoncer à cause des engagements que cela pouvait entraîner pour la Compagnie. Lenoir eut gain de cause à Paris, le comptoir fut maintenu (&), l'état en devint favorable et la paix régna dans le pays jusqu'en 1739. Mais alors, une guerre entre les quatre nambiars et Bayanor, dans laquelle Dirois, chef de Mahé, prit le parti des nambiars, causa un blocus de dix-huit mois qui ne fut levé qu'à l'arrivée imprévue
(1) On les désigne ordinairement dans les correspondances de la Compagnie sous le nom des quatre nambiars. Le traité avec les nambiars est du 31 décembre 1725, il comporte secours mutuel et fourniture de poudre et de balles par les Français.
(2) C* 20, 40. Mémoire de Dupleix-Desgardes, 1727.
(3) C* 20, 233. Sommaire de l'affaire de Mahé, adressé par la Compagnie au contrôleur général, septembre 1727.
(4) C* 19, 181. Lenoir à la Compagnie, 8 janvier 1729.
(5) C* 75, 26. Trémisot au conseil supérieur, 30 août 1730.