CHAPITRE VI. H
d'un simple conseiller. Il est certain, d'après la correspondance de Dupleix, que les deux hommes ne s'aimaient pas (i).
Sa disgrâce dura jusqu'au 3 juillet 1729. Ses appointements étant suspendus, on peut se demander comment il vécut pendant ces dixhuit mois. On a supposé qu'il fut recueilli par son collègue et ami Vincens, dont il devint l'hôte et le commensal (2).
Les relations amicales qui existaient entre Vincens et Dupleix sont attestées par toute la correspondance de celui-ci. Vincens, arrivé dans l'Inde en 1717, avait été au service de la Compagnie des marchands de Saint-Malo, qui exploita pendant quelques années le commerce de ces régions par licence de l'ancienne Compagnie des Indes. Il avait été nommé procureur général et caissier en remplacement de Dumas (janvier 1723). Il avait épousé, le 5 juin 1719, Jeanne Albert, fille du chirurgien-major de Pondichéry. Depuis la mort de son beau-père, survenue le 20 juin 1721 (3), il soutenait sa famille encore composée de M™« Albert, de trois filles et d'un dis. Lui-même avait, en 1728, six enfants vivants. Il est donc peu probable qu'il ait pu rendre à Dupleix tous les services pécuniaires qu'il aurait voulu. D'ailleurs, quelques années plus tard, Dupleix, priant son frère de recevoir chez lui une fille de Vincens qui faisait son éducation en France, ajoute simplement que c'est le seul moyen qu'il ait pour reconnaître les services et honnêtetés de cette famille (4). Il semble qu'il emploierait des termes plus forts ou que l'allusion serait plus nette s'il eût été pendant deux ans hébergé par Vincens. On peut admettre qu'il reçut de Vincens des services, peut-être un prêt d'argent, bien qu'il n'en parle jamais; il n'était peut-être pas lui-même dénué de ressources. Il avait fait un voyage en Chine qui lui avait sans doute rapporté plus qu'il ne voulait le laisser supposer à son père. Il dit lui-même plus tard qu'un voyage en Chine met en état de se passer de tout le monde, que les subré-
(1) La délibération de la Compagnie qui le rétablit est du 30 septembre 1728. La famille de Dupleix paraît avoir agi dès la réception des lettres qu'il fit partir certainement en janvier 1728 et qui durent arriver en juillet de la même année. On peut supposer que le mémoire commercial qu'il envoyait en octobre 1727 ne fut pas inutile à son rétablissement.
(2) I. Guet, Jân Bégum. Brochure in-8. Paris, Baudoin, 1892, p. 34.
(3) État civil de l'Inde. G'. Reg. 126.
(4) Fr., 8979, 13. Dupleix à son frère, 30 novembre 1731.
cargues et les capitaines sont les seuls qui gagnent du bien : « 25 et 30,000 roupies sont bientôt mises en poche (i). » Est-il défendu de supposer qu'il cite ces chiffres comme un souvenir personnel? Il n'y avait rien d'invraisemblable à ce qu'il eût assez de ressources pour attendre à Pondichéry la réponse de la Compagnie aux plaintes qu'il adressa et la fin de l'enquête. Il ne paraît pas qu'il ait éprouvé de grandes inquiétudes ni qu'il ait été bien gêné, si l'on s'en rapporte à l'épisode que nous trouvons raconté dans les mémoires du major de la Farelle, un des amis de Dupleix. C'est un voyage à Madras fait en compagnie de La Bourdonnais, du major, de M'"« Vincens et de sa sœur, M™^ Aumont.
Fort gaiement commencé, ce voyage fut interrompu par une aventure dans le goût de Rabelais, assez difïïcile à raconter et qui faillit compromettre non seulement le voyage, mais aussi la santé des voyageurs. La Farelle l'attribue à une vengeance de quelque mauvais plaisant de Pondichéry, jaloux de n'être pas du voyage et qui aurait corrompu le cuisinier pour faire mêler des drogues aux vivres de la caravane. Il paraît que Dupleix, qui organisa l'expédition, avait déjà la réputation d'agir avec largesse, et cela prouve que son aisance à cette époque n'est pas une pure supposition. Il envoya en France, dans le cours de l'année 1729, des diamants pour une somme de 2,000 pagodes (16,000 fr.). Son frère, à qui il les avait adressés, les égara. Dupleix le lui reproche amicalement, en lui disant de déduire cette somme de celle qu'il avait été obligé de dépenser pour lui faire rendre justice (2), Il avait très probablement gagné de l'argent dans le commerce d'Inde en Inde que faisaient en association les conseillers de Pondichéry (3). Pourtant, faute de documents, il est impossible de savoir exactement combien. Le seul fait certain, c'est qu'il avait des ressources relativement fortes vers 1729.
La Compagnie avait été éclairée sur la dénonciation de Lhuillier,
(1) Fr., 8979, 40. Dupleix à Vincens. Chandernagor, 23 mai 1732.
(2) Fr., 8979, 13. Dupleix à son frère. Chandernagor, 30 novembre 1731.
(3) 11 était donc intéressé dans le commerce d'Inde en Inde bien avant d'être à Chandernagor. (Lettre à Saint-Georges, 8979.) Il possédait aussi des terrains à l'Ile de France, et à Pondichéry un jardin orné de statues auquel il tenait fort ^8979, lettre à l'Ollière, 1731).