CHAPITRE VI
très probablement par les explications que Dupleix avait envoyées et qui avaient été appuyées par sa famille. Son père, fermier de la régie du tabac, qui fît agréer son fils, Bacquencourt, pour lui succéder à la date de 1729 ('), avait auprès d'Orry bien du crédit. Il ne dut pas lui être difficile de justifier son fils : « Mon service avait « été interrompu, écrivait dix ans plus tard ce dernier au direc- « teur Hardancourt, mais vous n'ignorez pas sur quel fondement, f et jamais prétexte ne fut si mal fondé (2). »
La Compagnie, par un des articles de sa lettre du 30 septembre 1728 au gouverneur de Pondichéry, ordonna de rétablir Dupleix à son rang de conseiller. La lettre arriva le 2 juillet de l'année suivante, par le vaisseau le Daim, et le lendemain 3 juillet il était réinstallé dans le même rang et aux mêmes appointements qu'il avait eus auparavant (3). Lenoir exécuta sans retard l'ordre de rétablissement. Il y a là, pourrait-on dire, une preuve de bienveillance du gouverneur, mais on ne doit pas oublier que le même navire avait dû apporter à Dupleix des lettres de sa famille lui annonçant sa réintégration. Lenoir paraît, en somme, avoir eu dans cette affaire un rôle assez peu actif; les ordres lui vinrent de Paris.
La principale cause de l'inimitié qui séparait ces deux hommes fut sans doute le passe-droit fait à Dupleix lors de la vacance du poste de directeur à Chandernagor, après la mort de M. de la Blanchetière. Lenoir y nomma son favori, le sieur Dirois. 11 l'annonça au conseil supérieur dans la séance du 22 août 1729, et bien qu'il eût reçu de la Compagnie le droit de pourvoir aux postes vacants, il demanda l'avis des conseillers. Il était fort autoritaire et nous avons vu combien l'inimitié d'un gouverneur était redoutable. Les deux anciens de Dupleix, de Lorme et Legou, déclarèrent sans observation souscrire à l'acte de Lenoir, puisqu'il avait le pouvoir de nommer aux emplois. Mais Dupleix protesta vigoureusement.
« Monsieur, écrivit-il, sur la proposition que vous avez faite ce « matin, au conseil, de nommer le sieur Dirois pour directeur par
(1) Arch. col., dossier Dupleix. Dupleix le père au contrôleur général, 18 novembre 1729.
(2) Fr., 8981, 70. Dupleix à Hardancourt, 7 janvier 1739.
(3) Fr., n. acq., 8930. Fonds Ariel. Délibérations du conseil supérieur de Pondichéry, 3 juillet 1729.
intérim du comptoir de Chandernagor, à la place de M. de la Blanchetière, décédé dans le mois d'août dernier, j'ai eu l'honneur de vous représenter dans l'instant que ce poste m'appartenait par droit d'ancienneté après MM. de Lorme et Legou, second et premier conseiller...., que si ces messieurs peuvent avoir des raisons que j'ignore, de ne pas accepter ce poste, rien ne m'empêchait de l'accepter et de partir sur-le-champ pour en aller prendre possession ; que le sieur Dirois, n'étant que le dernier conseiller, ne pouvait y être nommé au préjudice de ceux qui le précèdent. Sans entrer dans aucune discussion sur les raisons qui peuvent vous engager à me faire un tel passe-droit, je me contenterai de vous représenter encore par cet écrit qu'au défaut de MM. de Lorme et Legou, ce poste m'est acquis, que je suis prêt de partir par le même vaisseau qui doit passer le sieur Dirois. L'autorité que la Compagnie vous donne, de pouvoir nommer aux emplois, ne nous ôte pas la liberté de représenter nos droits ; le mien est fondé sur le naturel et sur les ordres mêmes de la Compagnie, dont voici la teneur. » Il citait alors les lettres de la Compagnie, établissant les rangs entre les conseillers, et terminait ainsi : « Cependant, pour ne point t manquer à la subordination exacte et à la soumission entière que f la Compagnie me recommande par sa lettre du 30 septembre « 1728, je m'en rapporte à ce qu'il plaira à M. Lenoir de décider. » Son ami Vincens, qui occupait au conseil le rang immédiatement inférieur au sien, appuya cette protestation, déclarant ignorer les raisons qu'avait le gouverneur de ne pas envoyer Dupleix à Bengale (t).
Lenoir persista dans son sentiment et Dirois fut nommé. Mais Dupleix écrivit en France, et d'après ce qu'il nous dit lui-même, son frère s'employa pour lui ainsi que le directeur Hardancourt. Il y eut même de l'argent répandu pour cet objet (2), La Compagnie in-
(1) Fr., n. acq., 8930, 22. Délibération du conseil supérieur du 22 août 1729.
(2) Fr., 8979, 13. Dupleix à son frère, Chandernagor, 30 novembre 1731. Il était dû à Dupleix par son frère 2,000 pagodes (16,000 livres). Dupleix dit de les déduire de la somme que Bacquencourt a été obligé de répandre pour lui faire rendre justice (il s'agit bien du poste de directeur). Fr., 8981-70. Dupleix à Hardancourt, Chandernagor, 7 janvier 1739.
Fr., 8979, 10. Dupleix à Hardancourt. Chandernagor, 30 novembre 1731 :