CHAPITRE VII
sique et morale, et s'il fut, à cette époque de sa vie, autre chose qu'un marchand.
On appelait commerce d'Inde en Inde celui qui se faisait entre les ports de l'Inde et toutes les autres contrées, dès que les vaisseaux ne passaient pas le Cap. La Compagnie avait interdit d'abord ce commerce à ses employés et se l'était réservé, puis elle leur permit de le faire, sauf en Chine et à Moka 0). Elle leur faisait payer cette permission en diminuant leurs appointements; mais, sur la protestation du conseil de Pondichéry, il paraît que cette condition ne fut pas maintenue (2). De 1724 à 1730, on fit peu d'affaires, à cause de la pauvreté des employés. On envoya un vaisseau tous les ans dans chaque région : à Moka, en Perse, en Chine, à Manille, au Pégou. La Compagnie y était intéressée et fournissait les deux tiers, parfois la totalité du fonds.
En 1730, un certain nombre d'habitants de Pondichéry formèrent une société et envoyèrent un vaisseau au Bengale et de là à Surate (3). En 1734, le commerce fut déclaré libre pour tout le monde (^). La Compagnie s'y intéressait encore et s'était même réservé le monopole du sucre et du riz, mais elle cessa toute participation en 1741, vu le peu de profit (3) qu'elle en retirait.
Il était beaucoup plus facile aux chefs de comptoir qu'aux autres Européens ou indigènes de se livrer à ce commerce, parce qu'en le faisant au nom de la Compagnie et par les mains de ses employés, on évitait les exactions des Maures qui auraient exigé des droits de 2o Vo. Ils étaient sans cesse à l'affût des vaisseaux irréguliers. En 1737,Dupleix dut affirmer par serment aux officiers de la douane maure qu'un vaisseau, qu'ils soupçonnaient d'être armé par des particuliers, appartenait à la Compagnie (6).
(1) Défense absolue de faire le commerce (C* 72, 45. Lettre de la Compagnie, 9 novembre 1719 ; suspendu pour la Compagnie et permis aux employés sous restrictions. C* 72, 269. Lettre de la Compagnie. 20 février 1722.
(2) C 72, 269. La Compagnie au conseil supérieur de Pondichéry, 20 février
(3) Col. C* 75, 18. Lettre à Flacourt et Martin, à Surate, signée d'Elias (Arménien), Legou, Lenoir, Molandin, Vincens, Wycke (Anglais', Dulaurens, Dupleix.
(4) Col. C^ 26, 17. Ordres de la Compagnie, 1734.
(5) Col. C- 29, 195. Ordres de la Compagnie pour 1741.
(6) Fr., 8980, 19. Dupleix à Dumas, le 31 juillet 1737.
ULPLEIX. 9
Lui-même avait à Pondichéry déjà pris des intérêts dans les vaisseaux expédiés à Moka ou à Manille (i). Lorsqu'il fut à Bengale, pays plus favorable au commerce parce qu'il avait des produits plus variés, il se mit à l'œuvre avec une activité presque fébrile, habituelle à cette âme ardente. Il faisait encore partie de la société de Pondichéry et resta en correspondance avec Lenoir, qui en était le personnage le plus important.
Dès le mois de septembre 1731, il lui rend compte d'un armement fait pour Achem et de l'achat d'un vaisseau à Surate pour la société. Il en cherchait un pour les Maldives où Lenoir serait intéressé de 2,000 roupies. Il en envoyait un troisième au Malabar, pour chercher du poivre^ et comptait en expédier un petit à Masulipatam (2). On peut se demander oîi Dupleix trouva des fonds pour prendre des intérêts et des risques sur tant de vaisseaux en même temps. Mais d'abord ce serait une erreur de croire qu'il fût le propriétaire à lui seul de toute cette flottille. Nous savons qu'il n'est pas, comme on l'a répété souvent à tort, l'inventeur du commerce d'Inde en Inde; il était fait avant lui par la Compagnie, par les Arméniens et les Indoas de Pondichéry associés plus ou moins ouvertement avec les employés. Il en fut de même au Bengale. Outre les quelques fonds qu'il avait, son titre de directeur lui donna le crédit qui s'attachait toujours au chef de l'administration, duquel dépendaient les passeports, les bons offices du courtier et la dispense partielle des droits de douane. On conçoit qu'un directeur, n'eût-il pas eu le goût du commerce, eût pu faire fortune rien qu'en exploitant le besoin que les marchands avaient de son concours. Même les simples employés savaient tirer parti de leur pouvoir relatif. A l'imitation des princes du pays et de leurs agents qui se faisaient acheter ouvertement, les employés exploitaient les indigènes. Cette étude nous en fournira de nombreux exemples. Ce n'est pas à dire pour cela que Dupleix fût capable de se livrer à des exactions qualifiées. Mais on comprend qu'un riche marchand ou un seraf (banquier) ou un banian de Chandernagor eût été bien maladroit de refuser au gouverneur un prêt à la grosse aventure ou de lui
(1) 8980, 61. Dupleix à Castanier, 26 novembre 1737. J'ai tant fait et tant fait ce commerce quand je demeurais à Pondichéry. (2j Fr., 8979, 1. Dupleix à Lenoir. Chundernufror, 25 septembre 1731.