CHAPITRE VII
préférer un autre armateur. Il entrait dans la politique de ces marchands, qui étaient les fournisseurs de la Compagnie, de ne pas être mal avec un homme tout-puir^sant. Ce grand crédit dont Dupleix se targue complaisamment ne pouvait pas être fondé sur ses propres ressources ; il ne pouvait provenir que de sa position officielle. Il trouva de l'argent, parce qu'il était directeur.
Voici comment on peut établir sa mise de fonds à son arrivée à Bengale : il n'avait rien eu de sa famille; Dulivier lui avait prêté 400 pagodes qu'il n'avait pas rendues encore en 1724, lors de son voyage à Canton; mais ce voyage dut lui donner des proQts, car à partir de ce moment, nous le voyons dans une certaine aisance. Il possédait de compte à demi avec Vincens une habitation, c'està-dire un domaine à l'ile de France, et une autre à l"île Bourbon. Les deux amis avaient sur ces propriétés des engagés et des esclaves, la seconde en comptait trente-deux. Lorsque Dupleix quitta Pondichéry, il laissa l'administration de ces biens à Vincens ; l'habitation de Maurice fut vendue par le mandataire qui surveillait leurs intérêts et qui leur racheta les engagés et les esclaves '). L'habitation de Mascarin fut vendue en 1733 par Dumas; on la disait fort bonne, écrit Dupleix, qui ne l'avait jamais vue.
Il avait, nous l'avons dit, à Pondichéry un jardin orné de statues, dans lequel se trouvait aussi une maison (2). Dumas voulut le lui acheter quand il fut nommé gouverneur en 17.3o. C'était sans doute assez important. Il avait envoyé en 1729 des diamants à son frère pour une valeur de 2,000 pagodes (3). Il s'était intéressé dans la pacotille du capitaine Chantoiseau en 1730 W. Le premier de ces envois et peut-être le second étaient faits en contravention des règlements de la Compagnie; mais cela était habituel aux employés. Il avait donc eu à sa disposition des fonds assez considérables dans
(1) Fr., 8979, 25. Dupleix à Pelât. Chandernagor, 14 janvier 1732.
Ibid., 12. Dupleix au capitaine de Marquaysac, 30 novembre 1731. Marquaysac avait chargé, pour le compte de Dupleix, une vache et quatre chèvres qui périrent en route. Dupleix plaisante à ce sujet.
(2) Arsenal, 4743, 12, 42. Dupleix à Dulaurens, l'^ juin, 19 décembre 1735. 11 fait réparer le bâtiment dont les combles tombent et en négocie la vente avec Dumas, nommé gouverneur.
(3' Il parait en avoir fait commerce à cette époque (8979, 2j. (4 Fr., 8979, 20. Dupleix à son frère, 10 janvier 1732.
13i DUPLEIX, SES PLANS POLITIQUES, SA DISGRACE.
les dernières années de son séjour à Pondichéry, puisqu'il dut certainement emporter une assez forte somme à Chandernagor et qu'il n'eut pas besoin de réaliser tout de suite la valeur des immeubles qu'il possédait.
A ces fonds personnels il joignit des fonds d'emprunt. Il devait au P. Thomas Conw ay, capucin de Madras, mille pagodes que celuici lui réclama dès sa nomination à Chandernagor (l). Dupleix les rendit de fort mauvaise grâce. Il devait aussi de l'argent à la veuve du sieur Pilavoine, jadis agent de la Compagnie à Surate, qu'il dut rembourser en 173:2, sur la demande de Lenoir, tuteur des enfants, ainsi que la créance d'un sieur Seguin, de Pondichéry, qui voulut être payé à la même époque (-). Il pouvait sans doute avoir fait d'autres emprunts dont la trace ne se retrouve pas dans sa correspondance parce qu'ils furent remboursés à leurs dates régulières et ne donnèrent lieu qu'à des écritures commerciales. On lui confiait aussi de l'argent pour le faire valoir en stipulant un intérêt assez fort; la coutume dans l'Inde était d'exiger 10 % l'an.
Il continua, étant à Chandernagor, d'emprunter pour son commerce. Ainsi, il offrit aux jésuites de Pondichéry une hypothèque sur ses deux maisons de Chandernagor (3), valant, l'une, 3,000, l'autre 14,000 roupies. Il eut en mains de l'argent du P. Esprit, capucin; du sieur de Grangemont, de son frère (*). En 1737, il intéressa Dumas dans l'armement des Manilles (5) etCoja Satour, Arménien, pour le tiers d'un chargement; 20,000 roupies lui furent
(1) Fr., 8979, 18. Dupleix au R. P. Thomas. Chandernagor, 11 décembre 1731 : Je vous envoie ci-joint une lettre de change de 3,120 roupies madras pour acquit de 1,000 pagodes dont vous avez mon billet. Les 120 roupies de plus que les 3,000 sont pour les six mois d'intérêt (8 o/o) jusqu'au 21 janvier prochain; Votre Révérence m'a montré un peu de défiance, n'ayant pas plus tôt su que j'étais destiné pour ici, qu'elle m'a prié de remettre cette somme à M. Lenoir. C'est une affaire finie, n'en parlons plus.
(2) Fr., 8979, 45. Dupleix à Vincens, 10 juillet 1732 : Payez aussi Seguin, c'est un sot. — Ces emprunts ne devaient pas être bien considérables ; la veuve Pilavoine était pensionnaire de la Compagnie.
(3) Ars., 4743, 41. Dupleix au P. de Montalembert, 19 décembre 1735; 42. Dupleix à Dulaurens, 19 décembre 1735.
(4) Arsenal, 4744, 66. 10 janvier 1737. A son frère : Je ferai pour ton petit fonds comme pour le mien.
(5) Fr., 8980, 33. Dupleix à Dumas, 3 novembre 1737.