CHAPITRE VII
Les principaux voyages qu'entreprenait Dupleix étaient ceux de Manille, Bassora et Djedda ; ils rapportaient dans les proportions que voici :
L'armement pour Manille se faisait en avril ou au commencement de mai, on y portait des vins de Xérès, de l'eau-de-vie, du fer, du salpêtre, du drap, des chapeaux, des dentelles; outre le chargement, on prenait encore du fret appartenant aux marchands maures, dont le prix venait en déduction des charges. Les Français et les Anglais seuls faisaient ce voyage, mais le capitaine ne devait être d'aucune de ces nations et en particulier, si les pilotes et subrécargues étaient Anglais, ils devaient être catholiques. Aussi donnait-on ordinairement le titre de capitaine à un Arménien ou à un Malabare qui n'était qu'un prête-nom, le véritable commandant passait pour être le pilote. C'était le prétendu capitaine qui faisait les visites et les serments exigés par les Espagnols, lesquels n'avaient, bien entendu, aucune illusion sur cette fraude (i).
Le navire arrivait aux Philippines au milieu de juin, au moment du départ du Galion d'Acapulco et pouvait, dans les bonnes années, vendre sa cargaison à 40 "/o de bénéfice. En 1733, ce voyage rapporta à Dupleix 20 % de bénéfice; en 1737, 56 % ("-), mais il n'y avait justement envoyé qu'un petit vaisseau.
On rapportait de Manille des cauris qui étaient d'un grand débit dans leGange(3), où ils servaient au peuple de monnaie, du bois de safran pour la teinture, de la nacre de perle, des piastres du Mexique, de l'alun, du brai gras. Le navire en repartait en janvier et arrivait six semaines après à destination.
Le voyage de Bengale à Bassora ou Benderabassi, avec escales à Pondichéry, à Cochin, à Surate, ou en droiture, était annoncé en octobre pour avoir du fret, et le vaisseau parlait en janvier. Le fret se payait d'avance, dix roupies le man de soixante-quinze kilos^ et
(1) Col. C^ 28, 172. Mémoire de Février sur le commerce, 1738. Col. C* divers, 6, Mémoire cité suprà. Dupleix fut associé souvent avec des Anglais.
(2) Ars., 4743, 18. Dupleix à Dugud, 8 juillet 1735. Fr., 8920, 22. Dupleix à Dumas, 31 juillet 1737.
(3) Valeur des cauris dans le Bengale. La roupie vaut en moyenne 30 ponis et le ponis 80 cauris. Soit : 2,400 cauris pour une roupie valant 2,40 environ- 10 cauris = 0,01. On les payait à Manille 300 1. environ le tonneau, et le bénéfice était de 63 °/o (mémoire de La Bourdonnais déjà cité).
en admettant un fret assuré de 4,500 mans, ou 168 tonneaux, on avait la disposition de 45,000 roupies ou 112,500 livres, que l'on employait en fer, sucre, riz et toiles de Bengale. Arrivé à Bassora en avril, le vaisseau en repartait fin juillet, avec un fret de retour composé de dattes, raisins secs, amandes, eau de rose, vieux cuivre; passait à Pondichéry pour y changer son or en roupies, et rentrait dans le Gange fin septembre. Le même vaisseau pouvait encore se rendre en novembre-décembre à l'île de France pour y porter des balles de cotonnade (•). Le bénéfice sur le fer était de 100 %; sur le riz, de 300 %; sur le sucre, de 80 % ; sur les toiles, de 50 °/o. Seulement il fallait laisser un employé à demeure pour vendre les marchandises. Dupleix y envoya Kerjean l'aîné, son neveu, qui y mourut en 1738, puis Aumont, beau-frère de Vincens.
L'armement de Bengale à Surate se faisait dans les mêmes conditions que le précédent, et avec les mêmes marchandises. Mais le directeur de Bengale prévenait, dès octobre, le chef de la loge de Surate d'avoir à préparer une cargaison de coton pour le retour. Le vaisseau, parti fin janvier, arrivait en mars, et reparti en avril, était dans le Gange fin juin. Pour six mois d'armement, avec 80 % de bénéfice sur le fer et le sucre, et 100 % sur 1,200 balles de coton, un vaisseau de 500 tonneaux pouvait rapporter, dans les conditions évidemment les plus favorables, 200,000 livres net, sans autre mise dehors que les frais d'armement et de dépérissement des vaisseaux, soit 80,000 livres pour l'année, car la cargaison prise à Bengale était soldée avec le prix du fret. Nous verrons que ces calculs sont optimistes, car ils supposent qu'il y aura toujours du fret, que les affréteurs paieront comptant, les acheteurs de Perse aussi, et surtout qu'il n'y aura pas d'accidents de mer (2).
Le voyage de Djeddah ne se faisait que de Bengale et de Surate, et jusqu'à l'arrivée de Dupleix, les Anglais étaient les seuls à le faire de Bengale. Il y envoya un vaisseau tous les ans, depuis 1734, avec des succès divers. On devait n'envoyer à Djedda, comme capi-
(1) L'île de France servant d'entrepôt aux produits de l'Inde, c'est l'idée favorite de La Bourdonnais vers 1733, un peu avant sa nomination comme gouverneur. Ce projet ne fut pas agréé. Il eût fait la fortune des iles et surtout du frouverneur.
[2j Mémoire de La Bourdonnais. Col. C divers, 6.
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taiue el subrécargues, que des gens prudents et sages, car les Européens étaient exposés à des violences fréquentes et des Anglais y avaient été égorgés pour avoir frappé des Arabes en leur résistant ('). Mais les Français y tirent toujours un commerce paisible. Une année même, en 1737, un envoyé du chérif de la Mecque au nabab de Bengale prit passage sur un vaisseau de Dupleix, qui lui fit à Chandernagor une réception magnifique. De Moka, où Dupleix envoyait aussi un navire de temps en temps, on tirait du café. Aux Maldives, on portait du riz surtout, du beurre fondu et de l'huile. On en tirait des cauris plus estimés que ceux de Manille, du Caire, sorte de chanvre dont on faisait des cordages et câbles de vaisseaux, du poisson salé qu'on vendait à Achem. Le commerce d'Achem et du Pégou était de moindre importance que les autres. Dupleix ne fit pas le commerce de Chine, trouvant qu'il rapportait trop peu aux intéressés et trop aux capitaines; mais il faisait constamment les trois voyages de Djedda, Bassora et Manille. Il ne pouvait, dit-il, les abandonner non plus que Surate. Les autres n'étaient faits que selon l'occurrence.
En outre, il chercha, avec une audace et une opiniâtreté remarquables, des débouchés nouveaux. Il envoya, en 1736, un brigantin à Mozambique pour chercher des cauris, et se heurta à la concurrence jalouse de La Bourdonnais; il rétablit le comptoir de Patna, où il envoya son associé Groiselle ; il organisa une mission dans l'Assam pour obtenir du roi le droit de commercer (1739; ; il essaya le commerce de Malacca sans succès.
Sa correspondance, très active et assez prolixe, nous montre Tétendue de ses relations et l'activité de son travail. Il eut ses premières relations commerciales avec ses collègues de Chandernagor et de Pondichéry : Yincens, Lenoir, Dumas. D'autres employés, par leurs fondions, pouvaient lui être utiles. Ainsi Trémisot, chef à Mahé : Pilavoine, conseiller de Pondichéry ; Fouquet, marchand à Masulipatam; Bunel, à Mahé; Martin, à Surate; Groiselle, chef à Patna ; Burat, chef à Cassimbazar, furent ses associés, ses bailleurs de fonds et ses agents. Outre les Français, il recourut aux Arméniens et aux Indous, Coja Elias, Coja Cachique, Coja Satour Azamat,
(1) Col. C* 28, 187. Mémoire de Février sur la Compagnie, 173S.
uuPLEix. lu
I't6 DUPLEIX, SES PLANS POLITIQUES, SA DISGRACE.
Ézéchiel Naby de Cochin, Fatechem, de Patna, affréteurs ou banquiers, clients ou prêteurs, sont nommés souvent dans sa correspondance. Ses voisins, Anglais, Hollandais, Ostendais, ont eu aussi avec lui des relations d'affaires et d'amitié très étroites. Dupleix fut avec les Anglais dans les meilleurs termes à cette époque de sa vie. Sans parler de ses amis les Carvalho et le Medere de Madras, qui étaient des créoles, Dupleix a eu des relations commerciales avec de nombreux Anglais de Calcutta. Au sieur Court, en une seule fois, il emprunte à la grosse 30,000 roupies 0). Les sieurs Eliot, W. Price, Bennet, Jackson, Wealherbury, Burlon, Weston, Stackhouse, ont fait avec lui des affaires dont il ne s'est pas toujours loué. Ce sont aussi des Anglais, les traitants nommés Matthews et Mill, qu'il envoya dans l'Assam. Les Hollandais Huygens et Sichterman, gouverneur de Chinsura, étaient très liés avec lui; M. Schonamille, chef du comptoir impérial, avait marié son fils, sur sa demande, avec M"*^ Vincens. Dupleix faisait aussi valoir l'argent du directeur Castanier (environ 40,000 roupies). Les principaux de ses correspondants, comme Trémisot, de Mahé, Groiselle, de Patna, Burat, reçoivent une correspondance régulière et importante à chaque courrier. Ainsi Dupleix, à cette époque de sa vie, était exclusivement commerçant. Ses lettres, à cette époque, sont extrêmement intéressantes, non seulement par le tableau qu'elles nous offrent de son activité commerciale, mais parce qu'elles nous periiîettent de pénétrer au fond de sa pensée jour par jour. Or, nous n'y trouvons que des préoccupations personnelles ; nous y cherchon- en vain une idée politique. Par contre, nous y rencontrons la preuve qu'il n'est resté dans l'Inde que pour réparer l'insuccès de ses entreprises et par pur besoin d'argent. Un commerçant actif mais malheureux, un homme ambitieux, non de con- (juérir un empire, mais d'aller vivre bourgeoisement en France, voilà ce qu'en dépit de la légende sa correspondance nous montie en Dupleix. On nous pardonnera l'analyse minutieuse que nous devons en faire pour rendre évidente cette vérité jusqu'ici méconnue.
Au commencement de 1735, les affaires de Dupleix étaient en
(Ij Fr., 8980, 66. .\ Court, 26 novembre 1737.