CHAPITRE VII
« nais de s'être restreint au gouvernement des îles et je ne conçois « pas la Compagnie de s'être laissé leurrer par les fariboles de cet « évaporé. Que de belles promesses de part et d'autre ! Je l'ai tou- « jours dit : La Bourdonnais ira loin ou bien tombera dans le « néant, il ne peut y avoir de milieu chez lui. »
Mais des événements fâcheux détournèrent bientôt son attention vers des intérêts plus prochains.
Les nouvelles de son commerce avaient été d'abord assez favorables et même il calculait dès le mois de juillet que l'expédition de Manille donnerait 25 % de bénétîce ('). Or, il ne larda pas à apprendre le naufrage de VAnnable, sur lequel était embanjué Yincens. Ce vaisseau, parti de Djeddah au commencement de juin, se perdit deux jours après. « Vincens, Beaumont, Du Gayrosse, Lhos- « tis, avec soixante-dix autres personnes, eurent à peine le temps de « se sauver en chemise dans la chaloupe et le canot. Ils y furent « neuf jours à ne boire qu'une coupe à thé d'eau par jour et un « morceau de biscuit gros comme le pouce. Yincens, plus altéré « que les autres, buvait son urine et la trouvait, dit-il, bonne. lia « beau me le persuader, je n'en crois rien du tout. Enfin, après « avoir souffert tout ce que l'on peut soufï'rir, ils sont arrivés à « Moka, où ils se sont distribués sur les différents vaisseaux que « nous avions d'ici et de Pondichéry. Chadeau (capitaine) avec « trente hommes sont restés ; il y a toutes les apparences qu'ils « sont submergés {•). »
Le navire rapportait en or une somme très considérable, plus de 500,000 roupies, dont on ne put sauver que 24,000 (-). Cette perte était des plus considérables pour Dupleix : « J'y suis fourré pour « une très grosse somme, écrit-il à son frère (-i). Dieu soit béni, « je me soumets à sa sainte volonté et je ne perds point courage. » Au P. Turpin, jésuite, il disait : « Mes pertes ne mont point fait « murmurer contre la Providence; au contraire, je m'y suis sou- « mis plus que jamais et elle m'a donné la force et les moyens de
(1) Ars., 4743, 18. Dupleix à Dugud, son associé de Calcutta, 8 juillet 1735.
(2) Ars., 4743, 52. Dupleix à La Farelle, 19 décembre 1735. Ibid., 473, 26, 14 septembre 1735.
^3) Ars., 4743, 50. Dupleix à Hume (à Londres), 19 décembre 1735. (4) Ars., 4743, 31. Dupleix à BacquencourL, 9 novembre 1735.
t soutenir ces voyages que je mets sous sa haute protection, vous t priant de joindre vos prières pour en obtenir une meilleure « réussite que l'année passée (*). »
Cette résignation était méritoire, car la même campagne, il survint des accidents au Chandeniagor et au Diligent, et V Union dut hiverner àMahé. Toutes ces pertes d'argent s'aggravèrent par les vols du capitaine des Quatre-Sœurs^qne Dupleix donna ordre d'arrêter partout oîi on le trouverait. Tout cela avait jeté la consternation dans la colonie. Mais c'est lui qui était leplus touché : t Je puis vous € dire confidentiellement, écrit-il à Duvelaër, que sans cette perte, • je comptais aller planter des choux en France. Mon ambition est « médiocre, mais enfin que faire ? Je ne suis bon à rien en Europe. « Il faut donc faire en sorte de ne pas être obligé de rentrer en « apprentissage (-). »
C'est sans doute à ce moment que, pressé d'argent, il emprunta aux jésuites de Pondichéry sur sa maison de Ghandernagor et vendit à Dumas son jardin de Pondichéry (■'•).
Il entreprit, pour l'année 1736, les mêmes voyages que l'année précédente. Il avait acheté deux nouveaux vaisseaux, ce qui lui en faisait sept en mer W. A la date d'avril 1736, il en avait d'heureuses nouvelles : ceux de l'Inde étaient arrivés à destination, l'Union était à Pondichéry.
Mais le premier vaisseau de France lui apprit la mort de son père, alors âgé de soixante-seize ans ; le second, arrivé en septembre, celle de sa belle-sœur, M""^ de Bacquencourt, de deux de ses neveux ; Bacquencourt lui-même, tempérament apoplectique, n'avait été sauvé que par une saignée.
Dupleix répondit à son frère que ces nouvelles l'avaient tellement accablé qu'il avait couru risque de la vie. Il est vrai qu'il était malade depuis trois mois d'une indigestion continuelle, l'estomac re-
(1) Ars., 4743, 40. Dupleix au P. Turpin, 19 décembre 1735.
(2) Ibid., 56. Dupleix à Duvelaër, 19 décembre 1735.
(3) Ars., 4743, 89. Dupleix à Dulaurens, 18 avril 1736.
(4) Ghandernagor, chargé pour Djeddah ; la Précaution, nouveau vaisseau, pour Bassora ; le Fortuné, pour Goa ; la Ressource, autre nouveau vaisseau, pour les Manilles ; VHeureu^ et le Diligent, pour Surate ; la Naïade, pour les Maldives (Ibid , 37. Dupleix à Dumas. Ibid., 43. Dupleix à Dulaurens, 19 décembre 1735).