CHAPITRE VIII
bres. Des canaux, des jardins, des pièces d'eau, la citadelle, vaste pentagone au milieu de la ville, une enceinte continue, lui donnent l'aspect d'une ville considérable. La réalité était moins séduisante. Les rues du quartier européen, où l'on enfonçait jusqu'à la cheville dans le sable, n'étaient bordées que de quelques maisons très basses, espèces de pavillons reliés par de longs murs limitant les jardins et bordant les rues. Maisons et murs étaient construits en mortier de terre, menaçaient ruine après trente ans, mais présentaient une certaine apparence, parce qu'ils étaient revêtus d'un enduit fait d'une sorte de stuc d'un blanc éclatant.
Les maisons du quartier malabare étaient de véritables taudis où l'on n'entrait qu'en se courbant. Habitations, jardins, basses-cours, cloaques, se cachaient derrière de longues clôtures de terre sèche. Seule, l'église des Jésuites, avec son dôme et son fronton, méritait d'attirer les regards ; mais, en dépit de son ambitieuse ornementation, elle manquait de solidité ; la voûte en était fendue d'un bout à l'autre de la clef, ainsi que le pignon. Le bâtiment où logeaient les Pères menaçait ruine. Les capucins avaient été obligés récemment de raser leur église qui allait tomber et s'apprêtaient à en rebâtir une autre près de la citadelle.
Les canaux n'étaient que les divers bras fangeux du ruisseau d'Ariancoupan, souvent à sec, mais débordant dans la saison des pluies et formant alors au milieu de l'enceinte un marais infect dès que l'eau se retirait. Les fossés de la citadelle, remplis d'eau croupie et recevant toutes les immondices de la ville, répandaient une exhalaison insupportable, bien que l'ingénieur Cossigny eût essayé, en 1740, de rejeter ces eaux en dehors de l'enceinte.
Celle-ci semblait n'avoir été faite que pour préserver la ville des loups. Les murs n'avaient pas de fondations suffisantes et le fossé avait dû être creusé à dix toises en avant pour que l'eau n'en dégradât pas la base.
Le front de mer, sans muraille, n'était défendu que par la citadelle. Celle-ci, œuvre du P. Louis, capucin, et de l'ingénieur Denyon, et inaugurée en 1706, était bâtie au hasard, renfermant un gouvernement inachevé avec un escalier impraticable et machiné de telle sorte qu'il bouchait l'accès d'une galerie du rez-dechaussée, ornée inutilement de vingt-huit colonnes ioniques.
L'hôpital était une masse informe de bâtiments, et l'hôtel de la monnaie imparfait et insuffisant (0.
Karikal, l'acquisition de Dumas, n'était pas en meilleur état. C'était sur un terrain bas, inondé par les grandes pluies et par les eaux du Cavéry, un mauvais retranchement de terre dont les revêlements s'éboulaient dans les fossés, avec une aidée de six cent trente maisons et paillottes autour d'une dizaine de pagodes, de mosquées et de quelques chaud ries fondées par les banians. Il y avait 4,850 habitants, dont un seul possédait plus de 150,000 pagodes de bien. A l'aidée de Karikal était jointe celle de Tiroumalé-Rayen- Patnam, avec 466 maisons, 189 paillottes et 3,000 habitants. On affermait les terres de ces aidées 10,000 pagodes (soit 81,200 livres).
Il y avait si peu d'industrie à Pondichéry, que l'on était obligé d'aller se pourvoir à Madras des meubles les plus ordinaires, tels qu'une chaise ou un simple canapé de rotin (2).
Ce n'était pas, on le voit, une colonie bien puissante ni bien riche. Ce n'était pas avec ses ressources ni avec les quatre compagnies d'infanterie à cent vingt hommes qui en formaient la garnison, qu'on eût pu songer à révolutionner l'Inde. Dupleix n'a pas même fait le moindre usage des titres hindous donnés à son prédéce.sseur par le Mogol, sur la prière du nabab d'Arcate (•").
Le titre de mansebdar ne donnait au gouverneur de Pondichéry
(Il Col. C* 80. Lettre de M. de Cossigny, ingénieur de l'île de France, au contrôleur général, 25 janvier 1740. Lettre critique du même sur l'histoire des Indes, de l'abbé Guyon, 1744.
(2) Col. C* 80. Lettre de Cossigny au contrôleur général, 25 janvier 1740.
(3; Le firnian du Grand Mogol reproduit par l'abbé Guyon {Histoire des Indes orientales. T. III, p. 356, et daté de 1741 (avril ?), donne à Dumas le titre de mansebdar de 4,500 cavaliers, le nagara (ou naubot, timbales) et le drapeau, mais ne marque pas qu'il soit transmissible au successeur. Il est personnel.
Guyon ajoute, il est vrai, que Dumas mit son successeur en possession du titre de nabab et le Ht reconnaître en cette qualité par les 4,500 cavaliers auxquels il commandait Mais c'est une de ces erreurs grossières qui tirent rire les gens de l'Inde et contre lesquelles Dumas protestait. Dumas partit de Pondichéry le 18 octobre 1741 et Dupleix n'y arriva que le 13 janvier 1742. Il n'y avait d'ailleurs pas de cavalerie aux ordres de Dumas et son manseb ou commandement était purement honorifique.
Quant au titre de nabab, il signifie gouverneur. Le paravana qualifie Dumas de gémidar, titre analogue. Dumas, dans ses lettres à Dupleix de 1741 à 1746, ne fait aucune allusion à une transmission de ce genre, non plus qu'à aucun projet politique.