CHAPITRE VIII
aucune puissance effective. Il pouvait inspirer un cerlain respect aux simples fossedars des environs, mais nous verrons tout à l'heure qu'il n'en inspirait guère au rajah de Tanjaour. 11 était personnel à Dumas et non transmissible. Nous ne savons en tout cas sur quoi s'appuie le dernier historien de DupleixC) pour affirmer qu'il se transporta de Pondichéry au Bengale, pour s'y faire reconnaître comme nabab de Chandernagor. Il ajoute qu'il alla à Hougli pour y recevoir l'hommage du fossedar, lequel se serait prosterné devant lui. C'est tout à fait invraisemblable. Il faut remarquer en premier lieu que Dupleix, d'après ses lettres de 1740, que nous avons analysées plus haut, n'attachait qu'une très médiocre importance au titre de cinq azaris qu'on offrait de lui procurer pour quelque argent. Il en avait écrit dans ce sens à Dumas. Cette dignité de mansebdar, dont les insignes, drapeau et timbales (ou naubotte), n'arrivèrent à Pondichéry qu'après le départ de Dumas, le 2 mai 1742 ('), ne conférait au titulaire aucune autorité territoriale dans la nababie même d'Arcate, à plus forte raison dans le soubah, ou gouvernement de Bengale. On ne voit pas pourquoi Dupleix n'ayant, on l'a vu, aucun dessein politique, aurait quitté Pondichéry, où il arrivait à peine, pour faire de nouveau, et sans raison plausible, huit cents lieues de mer, et si l'on réfléchit que l'aller se faisant par la mousson du sud et le retour par la mousson du nord, cela suppose, avec le temps de la navigation et des cérémonies, plusieurs mois d'absence, on conviendra que le voyage eût été difficile. Enfin, il n'y a ni dans la correspondance de Dupleix, ni dans celle de la Compagnie, ni dans les récits contemporains, à aucune époque, la moindre allusion à un pareil voyage et le brame Anandarangappoullé (Rangappa), qui tient un journal minutieux oîitous les faits, petits et grands, de Pondichéry trouvent leur place, qui note toutes les promenades de Dupleix à leur jour, n'aurait pas manqué de signaler une si longue absencet3).
(1) TibuUe Hamont, d'après Malleson.
(2) Sommaire du journal de Rangappa (Anandarangappoullé), par Ariel. Fr., n. acq., 8927, 264.
(3) La correspondance officielle de Dupleix et le journal de Rangappa permettent d'affirmer sa présence continue à Pondichéry pendant les années 1742, 1743, 1744, sans aucune possibilité d'absence. A partir de 1744, ce n'est même pas la peine de le dire.
Mais Dupleix n'a pas quitté Pondichéry de 1742 à 1754, sauf pour un voyagea Gingi en 1751. Bien plus, ni lui ni la Compagnie ne font, dans leur correspondance, la moindre allusion au titre acquis par Dumas, non plus qu'à des conséquences politiques. Ce que nous savons déjà des idées du gouverneur rend cette abstention peu surprenante. En admettant qu'il ait cru y avoir droit comme étant le successeur de Dumas, ce litre avait pour lui à peu près la même importance qu'un titre de colonel honoraire d'un régiment russe pour un souverain prussien.
Nous n'avons pas trouvé qu'il en ait fait état dans ses relations avec les princes du pays. Il en était encore à la conception traditionnelle des rapports entre marchands très humbles et nababs orgueilleux. Car, s'il eût eu alors la moindre intention et les moyens d'intervenir dans les affaires de ce pays, l'état du Carnate l'eût justifiée en 1742, bien plus qu'en 1749.
La nababie d'Arcate, dont faisait partie Pondichéry, aussi bien que les autres comptoirs européens de cette côte, était gouvernée par Dost-Ali-Kan depuis 1732 environ. Le conseil supérieur qui n'avait pu, faute d'objets convenables pour composer un présent, lui adresser l'ambassade qui était obligatoire à chaque changement de prince, lui envoya enfin le iiascr en 1734, ainsi qu'à son fils Sabder Ali-Kan et à son gendre Chanda (ou Sander)-Sahib. Ce fut un seigneur maure, ami de la nation, nommé Iman-Sahib, fossedar ou gouverneur de Masulipatam, qui se chargea de les présenter (i).
Chanda-Sahib, actif et ambitieux, essaya bientôt après de se donner un gouvernement et envahit en 1736 le Maduré, dontil prit la capitale Trichinapali (-). Dost-Ali-Kan craignit d'abord que son gendre ne voulût se rendre indépendant de lui et marcha sur le Maduré avec 12,000 hommes: mais Chanda-Sahib s'accommoda avec lui, et l'année d'après, continuant ses progrès, il attaqua le rajah de Tanjaour (1738). Ce Chanda-Sahib était, dit Cossigny(3), « réputé vaillant, d'une magnificence outrée, aussi blanc qu'aucun « Européen. Il tombait dans l'admiration au seul mot de Français.
(1) Fr., n. acq., 8927 (Arieli. Délib. du Conseil supérieur, 20 août 1734.
(2) Trichirapali, nom véritable ; Trichinapali, prononciation populaire (Cossigny, Lettre critique sur l'histoire dos Indes, 1744).
(3) C* 80, 53. Cossigny au contrôleur général, 25 janvier 1740.