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« pour ce qui se passait aux colonies... On envoya Duvelaër à « Londres pour s'entendre avec le cabinet de Saint-James. Les di- « plomates de la Grande-Bretagne manœuvrèrent pour obtenir le « rappel du politique qui leur inspirait tant d’alarmes (1). Ils dé- € clarèrent qu’ils ne feraient aucune difficulté pour rappeler Saun- « ders, mais qu’ils demandaient en retour qu'on relevät Dupleix « de son poste. Ni Duvelaër, ni l’incapable Mirepoix, l’ambassa- « deur de France, ne soupçonnèrent le piège (?). On conclut avec « lPAngleterre une convention dont les termes impliquaient le rap- « pel des deux gouverneurs... Dupleix était condamné {3). »
Je n’éprouvais nulle défiance devant cette épopée triomphale et douloureuse où Dupleix, conquérant d'un empire, succombe par la honteuse faiblesse de ministres tremblants devant l'Angleterre : elle se déroulait même avec une logique apparente, le génie ne l’emportant d'ordinaire qu’au jugement de la postérité.
Et pourtant il demeurait étrange que les directeurs de la Compagnie des Indes, à défaut des ministres, eussent méconnu en lui un mérite qui nous apparaît à nous si éclatant. On les accusait, il est vrai, d'ignorance, d’avarice, de jalousies mesquines, mais quels faits ces mots cachaient-ils? Même les gens passionnés ou haineux cherchent des excuses à leurs vengeances ou à leurs bassesses : presque toujours l'intérêt public leur sert de prétexte. D'ailleurs les hommes placés à la tête des grands services d’un État, s'ils sont de valeur inégale, sont rarement sans valeur : leurs fautes s’expliquent par leurs vices ou leurs préjugés, non par leur sottise. Les gens du xvur‘ siècle ne nous étant pas inférieurs, que je sache, on devait supposer que certaines raisons avaient pu empêcher les directeurs d'approuver ou même de comprendre les idées de Dupleix.
Savait-on, par exemple, si les principes de la Compagnie, la nature de son administration, la puissance de ses ressources lui permettaient de suivre une entreprise hardie, coûteuse et longue? Ne pouvait-il enfin s'être rencontré d’autres obstacles que l'ignorance ou la mauvaise volonté des directeurs? C’est ainsi que les défaites et les victoires d’une armée s'expliquent mieux si l’on observe son
(1) Ouvr. cité, p. 280.
(2) Tbid., p. 281.
(3) Ibid., p. 282.
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organisation et la valeur de ses soldats, que si l’on se contente de lire le récit des batailles et de suivre les incidents des mêlées.
Je n’avais ni l'intention ni le désir de justifier Godeheu et ses collègues, mais de chercher parmi quelles institutions, parmi quels hommes avait vécu Dupleix. Ses historiens l’en isolent, comme si sa grandeur l’en rendait indépendant; ils le font surgir dans l’histoire vers 1746, sans qu’on sache très exactement ce qui s'était fait avant lui dans l’Inde, ce qu’il y avait fait lui-même, s’il devait être aidé ou contrarié par ceux qui lui obéissaient et par ceux qu'il servait lui-même. Mon ambition se bornait à éclaircir cette partie obscure de son existence, à en relier les faits à ceux qui s'étaient produits auparavant ou en même temps, en un mot à chercher et à faire apparaître dans cet épisode célèbre cette loi de continuité qui règne dans la nature. Mais en lisant sa correspondance, je trouvai qu’il ne faisait aucune allusion à ces plans politiques dont je supposais l'existence démontrée. Or, si jusqu'ici l’on s'était trompé en les lui prêtant, s’il n'avait en réalité rien prévu, s’il avait agi seulement sous l’impulsion de la fortune, tout alors changeait d’aspect et peut-être son échec pouvait-il s'expliquer autrement qu’on ne l’avait fait. D’après cette vue, je fus conduit à examiner l’organisation et l’histoire de la Compagnie depuis son origine pour savoir si ses principes et ses habitudes se prêtaient ou s’opposaient aux conceptions de Dupleix, et, parallèlement, à étudier année par année pour ainsi dire la vie de ce dernier pour déterminer lorigine et le progrès de ses idées. Ce travail devait me donner les raisons vraies de sa disgrâce, soit les raisons traditionnelles, mais appuyées de faits précis, soit d’autres, s’il s’en trouvait.
Je ne voulais me servir que de documents originaux. Il n’existe, d’ailleurs sur la Compagnie des Indes qu'une courte étude de M. Bonnassieux (1); quant aux historiens de Dupleix, ils ne disent rien de précis sur lui avant 1746 (?). Les mémoires d'avocats publiés de part et d’autre à l’occasion du procès qu’il soutint contre la Compagnie sont suspects même dans leurs citations, qui sont
(1) Dans son livre les Grandes compagnies de commerce. Paris, in-8, 1892. (2) Exception faite pour une brochure de Guët, qui contient des faits exacts relatifs à sa vie de 1724 à 1740.
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choisies pour les besoins de la cause. Je ne m’en suis pas servi, voulant voir les pièces dans leur intégrité et les voir toutes.
Mon étude à donc été faite de première main. Outre le fonds Ariel et les lettres de Dupleix qui sont aux archives de Versailles, documents signalés plutôt qu'utilisés par T. Hamont; outre le fonds de l’Inde aux archives du ministère des colonies, j’ai trouvé à la bibliothèque de l’Arseñal une partie de la correspondance de Dupleix de 1730 à 1740 ; une autre partie était cataloguée au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale. J'ai eu à ma disposition les papiers acquis par cette Bibliothèque après la mort de P. Margry, archiviste du ministère de la marine, lesquels forment un fonds considérable. On trouvera d’ailleurs plus loin la bibliographie complète des documents presque tous inédits que j'ai consultés (1).
Un travail continué pendant plusieurs années m'a fait considérer comme erronées les assertions rappelées tout à l'heure, qui traduisent l’opinion générale sur Dupleix. Je crois avoir au contraire démontré : 4° que la Compagnie n’avait pas les moyens de suivre une politique et n’en a jamais eu aucune; 2° que Dupleix, avant 1749, n’en eut pas plus qu’elle; 3° que l’entreprise qu’il a tentée alors, née des circonstances, ne devait pas avoir de lendemain et n’a été poussée qu’au hasard ; qu’il a agi au jour le jour et n’a pas eu de plan arrêté avant 1753; 4° que. par suite, il a manqué des ressources nécessaires ; et quant à ses chefs, ils n’ont pu apprécier à temps la valeur de projets tout à fait contraires à leurs traditions. Outre les preuves de ces conclusions générales, on trouvera dans cette étude des éclaircissements sur bien des points que je devais toucher ; on verra ce qu’il faut penser de Dumas et des vues politiques qu’on lui a supposées, des richesses de Dupleix et de ses dignités indiennes, de ses rapports avec la Bourdonnais avant 1746
(1) Je dois remercier M. Coüard, archiviste du département de Seine-et-Oise, et M. Farges, chef du service des archives au ministère des affaires étrangères, du courtois accueil qu'ils ont bien voulu me faire. Je suis particulièrement reconnaissant à M. V. T'antet, chef du service des archives au ministère des colonies, de l’infatigable complaisance qu'il a mise à faciliter mes recherches dans ce dépôt jadis presque fermé, et dont il a su rendre l’accès facile aux travailleurs.