RÉSUMÉ ET DÉDUCTIONS PRATIQUES
Jetons un coup d’œil sur l’ensemble de notre travail.
Une partie séparée conserve sa vitalité pendant plusieurs jours ; elle est apte à contracter adhérence pendant tout ce temps,
M. Ollier a greffé sur des lapins des lambeaux de périoste d’un animal de la même espèce après vingt-cinq heures de séparation, M. Bert des queues de rats apres sept jours. La limite à laquelle nous sommes parvenu est de cent huit heures pour des petits lambeaux cutanés.
Il est supposable, en voyant la contractilité de l'iris, exister seize jours après la mort (Brown-Séquard), que la limite extrême à laquelle l'adhérence peut encore s’opérer, sera reculée de plusieurs jours.
Dans les derniers jours comme dans les premiers, l'aptitude du tissu à contracter adhérence est à peu près la même.
C’est un fait d'une grande utilité pratique : le chirurgien seratoujours mandé à temps pour restituer un organe; en outre il pourra se servir, pour la reconfection d'un organe séparé, d'un lambeau enlevé depuis un certain laps de temps.
On pourra dans un but plastique recueilhr des tissus dans un amphithéâtre immédiatement ou peu de temps après la mort.
Pour conserver un lambeau, il faut le maintenir à
une-bassc température, dans un vase hermétiquement fermé.
Jusqu'ici, on ne connaît aucun liquide propre à prolonger la vitalité des tissus. Une dissolution très étendue de potasse, pourrait peut-être jouer un rôle utile. L'eau pure est un agent des plus nuisibles.
Quelques liquides, tels que l'urine, ne détruisent pas rapidement cette vitalité, et même ne sont point un obstacle à l'adhérence (1).
Pour savoir si une partie est encore propre à contracter adhérence, il ne faut se baser que sur le temps écoulédepuisla séparation etsur le mode deconservation.
Les conditions nécessaires à l’adhérence d’un lambeau sans pédicule sont différentes des conditions nécessaires à son maintien.
D’après nos expériences, pour arriver à l’adhérence, il a fallu réunir les trois conditions suivantes: une texture dense, une température assez élevée et une douce compression.
Toutes les fois que ces deux dernières conditions sont seules remplies, ou autrement dit que l’une des surfaces ou les deux surfaces mises en contact sont recouvertes de tissu cellulaire, l'opération est suivie d’insuccès.
Au contraire, si une texture dense sur chacune des parties est jointe à une température et à une compression suffisante l’adhérence est assurée.
(1) M. Bert a pu greffer une queue de rat plongée pendant quatre heure dans une solution d’urée au cinquantième. Dans une de mes expérien- . ces, un lambeau cutané est resté pendant vingt-quatre au Ccontacr ue l'urine, et l’adhérence s’est effectuée. Des nez, des doigts ont été lavés avec de l'urine chaude avan: d’être réappliqués, et néanmoins le succès a été noté.
Georges Martin. 7
ER. pers
Siles nez et les doigts entièrement séparés sont, dans la majorité des cas, réintégrés dans leur place, il fauten chercher uniquement la raison dans la texture dense que présentent les tissus au niveau de la section.
C'est en nous fondant sur cet état anatomique que nous avons été amené à étudier expérimentalement l'influence de la téxture,
Chez l’homme, où la mobilité des téguments est moins prononcée que chez la plupart des animaux qui ont servi aux expérimentateurs, les restitutions cutanées s’opèrent plus facilement.
Cette coaptation se fait mieux sur certaines régions du corps, telles que les doigts, les orteils et surtout à la face, où, dans de nombreux endroits, les fibres museculaires viennent se terminer daus l'épaisseur de la peau.
Les lambeaux détachés par aecident se réunissent beaucoup mieux que ceux que l’on prépare pour une expérience; on en trouve l'explication dans ce fait: lors d’un accident, l'instrument tranche indistinetement dans tous les {issus, tandis que, dans une expérience, le bistouri opère uniquement la délivrance au niveau du üissu cellulaire lâche.
Si les Indiens empruntent leurs lambeaux à la peau des fesses, ce n’est pas à notre avis, parce que dans cette région il y a plus de tissu cellulaire sous-cutané, mais parce que le tégument offre plus de consistance, condition anatomique nécessaire pour empêcher l’affaissement du nouvel organe dépourvu de squelette.
Chez les mammifères, le succès des différentes greffes cutanées est en raison inverse de la mobilité des léguments.
Dans les tentatives antérieures à nos opérations sur le chien, aucun succès n’est mentionné: nous n'avons
= 91 — réussi, sur cet animal, qu’en opérant l'insertion sur le tissu musculaire. On triomphera sans aucun doute des autres animaux jusqu'ici rebelles à la greffe en ayant recours au même procédé.
Dans toute opération faite en dehors du concours de la chaleur,l’adhérence estmoins certaine; lemeilleur moyen pour entretenir autour du lambeau une température élevéeest d’avoir recours àunpansement à laouate, analogue à celui pratiqué parM. Alph. Guérin pour sesamputations.
Quand nous opérions sur des cobayes, nous les faisions séjourner pendant trois jours dans une étuveà environ 30°. Pours les oiseaux, inutile deprendreles mêmes précautions ; la chaleur propre de l’anvimal échauffe assez le lambeau. Du reste ici, la déperdition est réduite au minimum par la présence de la couche de graisse sous-cutanée.
La chaleur active les phénomènes de prolifération, et par suite le travail de cicatrisation. Dès lors, le lambeau participant plus rapidement à la vie générale, se trouve moins longtemps exposé à l’action des agents délétères.
Les compresses d’eau glacée n'empêchent pas la coaptation : d’une part, en effet, si le froid retarde l’adhérence, de l'autre il conserve dans le lambeau la vitalité pendant un temps assez long pour que ce dernier puisse attendre la formation du pont organique qui lui amènera des aliments de nutrition, et lui assurera des moyens d’existence.
La plupart des faits de réussite, que nous avons pu rassembler concernant les doigts, les nez et oreilles entièrement sectionnés, sont arrivés en été ou sous un climat chaud.
Si Baronio, dans ses expériences sur les animaux, a presque constamment réussi, tandis que Gohier, répé-
tant ces mêmes expériences pour les contrôler, n’a eu que des résultats malheureux, c'est probablement parce que le premier opérait en Italie et pendant l'été, tandis que l’autre expérimentait à Lyon pendant l'hiver.
La te npérature constante et élevée du climat des Indes, où la pratique de l’autoplastie sans pédicule paraît familière, ne serait-elle pas non plus la principale cause du grand nombre de succès qu'ont obtenus les chirurgiens de ce pays ?
Pour acclimater ce genre d'opération dans nos contrées, nous ne voyons pas de meilleur moyen que l’emploi du pansement à la ouate, tel que le pratique M. Alphonse Guérin pour ses amputations.
Etce pansement n'entoure passeulement la plaie d’une chaleur élevée et constante, mais encore remplit la condition de compression dont nos expériences nous ont demontré la nécessité.
Enfin, comme pratique non indispensable, mais avantageuse, la fustigation du lambeau nous paraît devoir précéder toute opération de transplantation. Elle attire en abondance dans la partie les sucs nourriciers, et produit une irritation capable d'activer les phénomènes de segmentation. Mais, à notre avis, il convient d'attendre pour faire l’ablition que la réaction et le premier travail cellulaire aient eu le temps de s’opérer.
Telles sont les conditions de l’adhérence. Dans une autre étud?, nous nous proposerons de rechercher celles qui la rendent permanente : ce double travail d'analyse pourra conduire à une synthèse qui aura pour résultat l'introduction d'une nouvelle méthode dans la chirurgie plastique.