DURÉE ET SIMULTANÉITÉ, U
« constance de la vitesse de la lumière dans toutes « les directions : selon lui, je n'affirme cette cons- « tance que parce que mes erreurs relatives à la « mesure du temps et de l'espace se compensent a de manière à donner un résultat semblable au « sien. Naturellement, dans la représentation qu'il « va construire de l'univers, il fera figurer mes « longueurs de temps et d'espace telles qu'il vient « de les compter, et non pas telles que je les avais « comptées moi-môme. Je serai censé avoir mal « pris mes mesures, tout le long des opérations. « Mais peu m'importe, puisque mon résultat est « reconnu exact. D'ailleurs, si le spectateur sim- « plement imaginé par moi devenait réel, il se « trouverait devant la même difficulté, aurait le « naême scrupule, et se rassurerait de la même « manière. Il dirait que, mobile ou immobile, « avec des mesures vraies ou fausses, il obtient la « même physique que moi et aboutit à des lois « universelles ».
En d'autres termes encore : étant donné une expérience telle que celle de Michelson et Morley, les choses se passent comme si le théoricien de la Relativité pressait sur l'un des deux globes oculaires de l'expérimentateur et provoquait ainsi une diplopie d'un genre particulier : l'image d'abord aperçue, l'expérience d'abord instituée, se double d'une image fantasmatique où la durée se ralentit, où la simultanéité s'incurve en succession, et où, par là
même, les longueurs se modifient. Cette diplopie artificiellement induite chez l'expérimentateur est faite pour le rassurer ou plutôt pour l'assurer contre le risque qu'il croit courir (qu'il courrait effectivement dans certains cas) en se prenant arbitrairement pourcentre dumonde, enrapportant toutes choses à son système personnel de référence, et en construisant pourtant une physique qu'il voudrait universellement valable : désormais il peut dormir tranquille ; il sait que les lois qu'il formule se vérifieront, quel que soit l'observatoire d'où l'on regardera la nature. Car l'image fantasmatique de son expérience, image qui lui montre comment cette expérience apparaîtrait, si le dispositif expérimental était en mouvement, à un observateur immobile pourvu d'un nouveau système de référence, est sans doute une déformation temporelle et spatiale de l'image première, mais une déformation qui laisse intactes les relations entre les parties de l'ossature, conserve telles quelles les articulations et fait que l'expérience continue a vérifier la même loi, ces articulations et relations étant précisément ce que nous appelons les lois de la nature.
Mais notre observateur terrestre ne devra jamais perdre de vue que, dans toute cette affaire, lui seul est réel, et l'autre observateur fantasmatique. 11 évoquera d'ailleurs autant de ces fantômes qu'il voudra, autant qu'il y a de vitesses, une infinité.
Tous lui apparaîtront comme construisant leur représentation de l'univers, modifiant les mesures qu'il a prises sur la Terre, obtenant par là même une physique identique à la sienne. Dès lors, il travaillera à sa physique en restant purement et simplement à l'observatoire qu'il a choisi, la Terre, et ne se préoccupera plus d'eux.
Il n'en était pas moins nécessaire que ces physiciens fantasmatiques fussent évoqués; et la théorie de la Relativité, en fournissant au physicien réel le moyen de se trouver d'accord avec eux, aura fait faire à la science un grand pas en avant
Nous venons de nous placer sur la Terre. Mais nous aurions aussi bien pu jeter notre dévolu sur n'importe quel autre point de l'univers. En chacun d'eux il y a un physicien réel traînant à sa suite une nuée de physiciens fantasmatiques, autant qu'il imaginera de vitesses. Voulons nous alors démêler ce qui est réel? Voulons-nous savoir s'il y a un Temps unique ou des Temps multiples? Nous n'avons pas à nous occuper des physiciens fantasmatiques, nous ne devons tenir compte que des physiciens réels. Nous nous demanderons s'ils perçoivent ou non le même Temps. Or, il est généralement difficile au philosophe d'affirmer avec certitude que deux personnes vivent le même rythme de durée. Il ne saurait même donner à cette affirmation un sens rigoureux et précis. Et pourtant il le peut dans l'hypothèse de la Relativité :
l'affirmation prend ici un sens très net, et devient certaine, quand on compare entre eux deux systèmes en état de déplacement réciproque et uniforme; les observateurs sont interchangeables. Cela n'est d'ailleurs tout à fait net et tout à fait certain que dans l'hypothèse de la Relativité. Partout ailleurs, deux systèmes, si ressemblants soient-ils, différeront d'ordinaire par quelque côté, puisqu'ils n'occuperont pas la même place vis-à-vis du système privilégié. Mais la suppression du système privilégié est l'essence même de là théorie de la Relativité. Donc cette théorie, bien loin d'exclure l'hypothèse d'un Temps unique, l'appelle et lui donne une intelligibilité supérieure.
« Lignes de lumière » et lignes rigides. — La « figure de lumière » et la figure d'espace : comment elles coïncident et comment elles se dissocient. — Triple effet de la dissociation. — - 1° Effet transversal ou « dilatation du Temps ». — 2° Effet longitudinal ou « dislocation de la simultanéité ». — 3° Effet transversal-longitudinal ou <( contraction de Lorentz ». — Vraie nature du temps d'Einstein. — Transition à la théorie de l'Espace-Temps.
Cette manière d'envisager les choses va nous permettre de pénétrer plus avant dans la théorie de la Relativité. Nous venons de montrer comment le théoricien de la Relativité évoque, à côté de la vision qu'il a de son propre système, toutes les représentations attiïbuables à tous les physiciens qui apercevraient ce système en mouvement avec toutes les vitesses possibles. Ces représentations sont