COMMENT LA DURÉE DEVIENT MESURABLE
déroulemeni d'un fil, c'esl-à-dire comme le trajet du mol)ile chargé de le compter. Nous aurons mesure, dirons-nous, le temps de ce déroulement et par conséquent aussi celui du déroulement universel.
Mais toutes choses ne nous sembleraient pas se dérouler avec le fil, chaque moment actuel de l'univers ne serait pas pour nous le bout du fil, si nous n'avions pas à notre disposition le concept de simultanéité. On verra tout à l'heure le rùlc de ce concept dans la théorie d'Einstein. Pour le moment, nous voudrions en bien marquer l'origine psychologique, dont nous avons déjà dit un mot. Les théoriciens de la Relativité ne parlent jamais que de la simultanéité de deux instants. Avant celle-là, il en est pourtant une autre, dont l'idée est plus naturelle : la simultanéité de deux flux. Nous dirions qu'il est de l'essence même de notre attention de pouvoir se partager sans se diviser. Quand nous sommes assis au bord d'une rivière, l'écoulement de l'eau, le glissement d'un bateau ou le vol d'un oiseau, le murnmrc ininterrompu de notre vie profonde sont pour nous trois choses différentes ou une seule, à volonté. Nous pouvons intérioriser le tout, avoir afïaire à une perception unique (jui entraine, confondus, les trois flux dans son cours; ou noui^ [)ouvons laisser extérieurs les deux premiers et partager alors notre attention entre le dedans et le dehors; ou, mieux enc(>re, nous pouvons faire l'un et l'autre
à la fois, notre attention reliant et pourtant séparant les ti'ois écoulements, grâce au singulier privilège qu'elle possède d'être une et plusieurs. Telle est notre première idée de la simultanéité. Nous appelons alors simultanés deux flux extérieurs qui occupent la même durée parce qu'ils tiennent l'un et l'autre dans la durée d'un même troisième, le nôtre : cette durée n'est que la nôtre quand notre conscience ne regarde que nous, mais elle devient également la leur quand notre attention embrasse les trois flux dans un seul acte indivisible.
Maintenant, de la simultanéité de deux flux nous ne passerions ja mais à celle de deux instants si nous restions dans la durée pure, car toute durée est épaisse : le temps réel n'a pas d'instants. Mais nous formons naturellement l'idée d'instant, et aussi celle d'instants simultanés, dès que nous avons pris l'habitude de convertir le temps en espace. Car si une durée n'a pas d'instants, une ligne se termine par des points'. Et, du moment qu'à une durée nous faisons correspondre une ligne, à des portions de la ligne devront correspondre des « portions de durée », et à une extrémité de la ligne une « extrémité de durée » : tel sera l'instant, — quelque chose qui n'existe pas actuellement, mais virtuelle-
1. Que le concept de point matliématiquc soit d'ailleurs naturel, c'est ce que savent bien ceux qui ont enseigné un peu de géoiiK'trie à des enfants. Les esprits les plus réfractaires aux premiers éléments se représentent tout de suite, et sans difficulté, des lignes sans épaisseur et des points sans dimension.
DIVERSES ESPÈCES DE SIMULTANÉITÉ. fi9
ment. L'instant est ce qui terminerait une durée si elle s'arrêtait. Mais elle ne s'arrrie pas. Le temps réel ne saurait donc fournir l'instant; celui-ci est issu du point matiiématiquc, c'est-à-dire de l'espace. Et pourtant, sans le temps réel, le point ne serait que point, il n'y aurait pas d'instant. Instantanéité implique ainsi deux choses : une continuité de temps réel, je veux dire de durée, et un temps spaiialisé, je veux dire une ligne qui, décrite par un mouvement, est devenue par là symbolique du du temps : ce temps spatialisé, qui comporte des points, ricoche sur le temps réel et y fait surgir l'instant. Ce ne serait pas possible, sans la tendance — fertile en illusions — qui nous porte à appliquer le mouvement contre l'espace parcouru, à faire coïncider la trajectoire avec le trajet, et à décomposer alors le mouvement parcourant la ligne comme nous décomposons la ligne elle-même : s'il nous a plu de distinguer sur la ligne des points, ces points deviendront alors des « positions » du mobile (comme si celui-ci, mouvant, pouvait jamais coïncider avec quelque chose qui est du repos! comme s'il ne renoncerait pas ainsi tout de suite à se mouvoir!). Alors, ayant pointé sur le trajet du mouvement des positions, c'est-à-dire des extrémités de subdivisions de ligne, nous les faisons correspondre à des <( instants » de la continuité du mouvement : simples arrêts virtuels, pures vues de l'esprit. Nous avons décrit jadis le mécanisme de
cette opération; nous avons montré aussi comment les diflicultés soulevées par les philosophes autour de la question du mouvement s'évanouissent dès qu'on aperi^^oit le rapport de l'instant au temps spatialisé, celui du temps spatialisé à la durée pure. Bornons-nous ici à faire remarquer que l'opération a beau paraître savante, elle est naturelle à l'esprit humain; nous la pratiquons instinctivement. La recette en est déposée dans le langage.
Simultanéité dans l'instant et simultanéité de flux sont donc choses distinctes, mais qui se complètent réciproquement. Sans la simultanéité de flux, nous ne tiendrions pas pour substituables l'un à l'autre ces trois termes, continuité de notre vie intérieure, continuité d'un mouvement volontaire que notre pensée prolonge indéfiniment, continuité d'un mouvement quelconque à travers l'espace. Durée réelle et temps spatialisé ne seraient donc pas équivalents, et par conséquent il n'y aurait pas pour nous de temps en général; il n'y aurait que la durée de chacun de nous. iMais, d'autre part, ce temps ne peut être compté que grâce à la simultanéité dans l'instant. Il faut cette simultanéité dans l'instant pour 1" noter la .simultanéité d'un phénomène et d'un moment d'horloge, 2" pointer, tout le long' de notre propre durée, les simultanéités de ces moments avec des moments de notre durée qui .sont créés par l'acte de pointage lui-même. De ces deux actes, le premier est l'essentiel pour la mesure