‹ DuvalChapitre 9 sur 12 · HÉRAULT · texte numérisé non relu

HÉRAULT

Les Poissons , le Vei-seau , l'Écrevisse , n'est-ce pas? mais qu'est-ce que c'est que tout cela ?

GTJILLAUME.

Ce ne sont que des figures imaginaires , sous lesquelles on se représente la situation des astres , pour pouvoir plus facilement la

retenir dans si mémoire. Regarde seulement un instant une earte céleste , et tu verras comment l'on doit comprendre tout cela. Notre l)on père nous a souvent dit dans nos leçons d'histoire que les peuples les plus anciens, tels que les Babyloniens, les Egyptiens et les Clialdéens représentaient des groupes de plusieurs étoiles par ces mêmes figures qui sont encore aujourd'hui en usage. Ces peuples bergers habitaient des plaines immenses , ils avaient peu de ti'avaux , et pouvaient observer le ciel pendant les nuits entières , car les journées étant très-chaudes , ils les consacraient au sommeil. Ils auraient eu moins d'intelligence que des animaux , s'ils n'avaient été frappés du magnifique spectacle qui était constamment exposé à leur vue. Ils distinguèrent de petites et de grandes étoiles ; ils remarquèrent qu'elles se levaient et se couchaient comme le soleil et la lune , ils purent par conséquent suivre et déterminer leur marche. Pour aider leur mémoire à retenir leur position respective, et conformément aux habitudes des Orientaux , ils s'imaginèrent de les représenter toutes dans oes figures. Ahisi le ciel entier s'anima

à leurs ye'ix ; ils savaient toujours quelle place occupait chaque fij^ure, et dans quelle partie de la i\{^uie se trouvait chaque t'toile. C'est aussi de cette manière que notre bon père nous a enseigné à connaître le superbe Or ion et les Jumeaux.

Si vous le voulez, mes chers enfants , voici la saison oii nous poiu'rons aussi observer le ciel, et je vous en dirai davauta^^e sur les constellations et le Zodiaque. Quant à Duval , il s'imagina qu'il devait y avoir réellement dans le ciel des étoiles disposées de manière à présenter la figure de ces divers animaux ; il sentait bien qu'il ne connaissait | as la manière de les ti'ouve; , mais il n'en résoli.t pas moins de les cnerclicr. Dans ce but , il choisit le chêne le plus élevé de la forêt, et s'arrangea au sommet de cet arîjre une espèce de siège formé de Ina riches d'arj3re, de brins de vigne sauvage et de iaiiuaxx d'osier. ^ ue d'en bas, cette construction ressemljlait assez à un nid de dgogno. 11 ne se } a:sa plus une soirée, sans qu'il grimpât à son observatoire. Arriva 11 il s'asseyait si:r une vieille ruche, au CvUtre d-S branches les plus élevées du

clicac, et il passait des licures entières à clierclicr à reconnaître dans le ciel la forme d'un taureau ou d'un verseau célestes.

FRANÇOIS

Il aurait pu cliercîier longtemps.

M. DAIBERG.

Enfui il desespéra du succès de son entreprise , car il ne découvrait rien de semblable à ce qu'il clicrcliait. Peut-être aurait-il entièrement abandonné ime étude dans laquelle il se trouvait ainsi invinciblement arrêté dès ses premiers pas, s'il n'avait, par une lieureuse circonstance , obtenu quelques nouvelles connaissances qui ne firent qu'exciter son désir d'apprencU'C. Il avait été envoyé à Lunéville poiu y faire une commission , et se trouvait dans cette ville , précisément le jour de la foire, lorsqu'il vit un [;rand nombre d'images qui étaient à vendre et que la marchand avait exposées le long d'un jnur.

Parmi ces gravures , se trouvait une carte céleste sur laquelle un grand nombre d'étoiles se trouvaient nommées et indiquées avec leur éloigneinent de la tene et leurs dimen- .sions. Pour cette carte céleste , pour une ju.ippemonde et pour les cartes des quatre

parties du monde qu'il trouva en même temps, Duval donna quatre k cinq livres, c'est-à-dire toute sa fortune ; puis, emportant son précieux trésor , il courut brillant de joie jusqu'à l'ermitage. Peu de jours s'étaient écoulés qu'il connaissait déjà toutes les étoiles et toutes les constillations sur la carte. Cependant une nouvelle difliculté vint encore arrêter ses prorjrès ; en elTet , pour trouver dans le ciel ces étoiles qii'd voyait bien sur sa carte, il fallait au moins en connaître une qui l'aidât à déterminer la position des autres. Il avait bien entendu (lire que Tétoilc polaire restait presque innnobile, et indiquait le pôle du nord ; mais où trouver et comment reconnaître celte étoile polaii*e. Heureusement l'un des pères avait un cadian solaire avf« une boussole , et il voidut l ien le pi-éter à notre astronome. Ravi de posséder cette aiguille merveilleuse , il apprit bientôt à connaître les quatre points cardinaux , et les vents qui y étaient indiqués. Pour trouver la hauteur de l'étoile polaire , il regarda vers le nord et choisit une étoile grande et brillante qu'il p ufa pouvoir être ccUc qu'd c'i' ichait. Il perra ensuite un tro^

clans une branche qui se trouvait précisément en face de cette étoile , et se mit à l'observer patiemment par ce trou ; voici en effet le raisonnement qu'il se faisait à lui-même : « Ou cette étoile est mobile ou elle ne l'est pas ; si elle est immobile , je dois la voii* toujours par ce même trou en me plaçant dans la même position ; s'il en est ainsi , j'aurai trouvé ce que je clierclie. Si, au contraire, elle est mobile , je ne pourrai plus la voir au travers de cette branche, et alors je recommencerai mon expérience sur une autre étoile. »

Il lui fallut en effet recommencer plus d'une fois , mais enfin sa vrille se Ijrisa , et cet événement le força à chercher un autre moyen ; il en eut bientôt trouvé un meilleur; il prit une branche de sureau , en ôta la moelle , et la suspendit avec un'S ficelle , comme une longue vue , à la plus haute branche de son observatoire. Il pouvait ainsi (hriger son tuyau comme il le voulait sur chacune des étoiles du nord et observer tom* à tour leurs mouvements. Enfin il reconnut l'étoile polaire , et il lui devint facile , à l'aide de sa carte , de trouver la plupart des cou-

stellations. Quelle joie de triompher enfin , après avoir combattu si longtemps et suimonté tant de difficultés I

Déjà il pouvait assez bien se reconnaître dans le ciel ; mais il n'avait pas la moindie idée de la planète qu'il habitait ; cette réflexion le chagrinait , et il se mit à travailler avec ardeur pour acquérir quelques connaissances à cet égard. Souvent il avait entendu parler de l'Afrique , de l'Asie, de l'Egypte et de la Terre Promise, de Jérusalem, de Rome , mais il n'avait aucune idée sur la position de ces dillérents pays. Plein dune nouvelle curiosité , il recourut à ses cartes.

Mais que signifient , se disait-il à luimême, toutes ces lignes et ces courbes? dans quelle intention les a-t-on tracées ? il regardait le méridien , les parallèles et l'équateur, et ne pouvait rien y comprendre. Il faisait mille suppositions pom* chercher le sens des trois cent soixante marques blanches et noires qui divisaient la ligne du milieu.

EDOUARD

C'étaient les degrés de l'équatem-, dont chacim contient vingt-cinq lieues ou dix mille mètres.

M. DALBERG

Biais coinment le pauvre Diival l'aurait-il pu savoir ? Cependant il jugea bien que c'était une mesure d'espaec , et , songeant que chaque intervalle devait contenir une lieue, il en conclut que la terre avait 360 lieues de circonférence.

GUILLAUME

Il tond)ait dans une grande erreur , car il me seniJjle que la terre a neuf mille lieues de tour.

M. DALBEPvG.

Sans doute. Aussi Diival ne tarda-t-il pas à s'apercevoir de son ci reur. Car le sacristain lui fit de sérieuses objections; cet homme , en effet , avait été en Calabre , et il lui fit remarquer qu'il avait fait plus de 360 lieues, qu'il avait été jusqu'à l'extrémité méridionale de l'Italie , et qu'il ne croyait pas du tout avoir fait le tour du monde. Vous devinez quel désappointement éprouva notre jeune savant en voyant sok système ainsi renversé , car alors il ne lui restait aucune explication satisfaisante de toutes ces lignes confuses. Il était conqilétcment découragé et allait lais.-cr là ce travail, lorsqu'au nouveau

voyage à Lunéville vint encore une fois le faire sortir de cette perplexité. Il trouva chez un jardinier un petit livre de gco(jrapliie que celui-ci lui prêta sur ses prières instantes. Il parcourut le bienheureux volume avec une extrême impatience , et le lut tout le long du cliemui en revenant ùrerniitage. Avant d'atteindre la porte de la maison , il connaissait déjà la valeur des degics et l'utilité de toutes ces lignes qui l'embarrassaient si fort. Son zèle pour cette étude nouvelle était si grand , qu'il se fit aussitôt , avec des ])ranclies de noisetier recourljées en cercle , un gloljc terrestre sur lequel il marqua avec son couteau les degrés de longitude et de latitude ; une boule d'argile formait le point du centre , et un grand cercle de bois soutenu par trois petits bâtons représentait l'horizon du globe terrestre.

A partir de ce moment , Duval ne fit plus im pas dans la forêt sans être accompagné de ses cinq cartes. Il les déployait devant lui sur le gazon et parcourait tous les pays , après les avoir placés, d'après la boussole, dans leurs positions respectives. Tantôt il voyageait par la pensée sur les côtes de toutes les

parties du monde , et visitait toutes les îles et toutes les mers ; tantôt il pénétrait par l'enibouchiue des fleuves dans l'intérieur des différents pays , et voyageait d'une capitale à l'autre. Il apprenait tous les noms avec la plus grande facilité , et au bout de quelque temps , il se retrouvait sm- ses cartes avec autant de facilité que dans la forêt de l'ermitage Ste-Anne. La géographie l'occupait tellement alors, qu'il en rêvait même la nuit.

Ce fut aussi la géographie qui , pour la première fois , lui fit sentir et regretter sa pauvreté. En effet , quel ardent désir n'éprouvait-il pas alors d'avoir quelque argent pour acheter des cartes ou des livres , et continuer ainsi son éducation I Mais il ne se borna pas à un désir stérile et à de vains souhaits ; après avoir sincèrement invoqué l'assistance et la protection du père céleste , il eut bientôt découvert les moyens de se procurer un peu d'argent. Il déclara une guerre acharnée à tous les animaux , et le désir qu'il éprouvait de se procurer des livres et des cartes géographiques au prix de leurs peaux et de leurs dépouilles le rendit en peu de temps excel-

lent rliasseiir. Il prenait des lièvres au eoUet ,' il tendait des endjiiches aux renards , aux fouines et aux putois , les poissons uiémes et les oiseaux ne pouvaient éviter ses pièges et ses filets. Un ruisseau passait précisément sous sa croisée ; comme il n'avait pas le temps de pêcher à la ligne pendant la journée , il tendait ses lignes par sa fenêtre pendant la nuit , et les arrangeait de telle sorte que lorsqu'une anguille mordait à l'iiameçon , elle communiquait im mouvement à ime sonnette qu'il avait placée près de son lit et qui le réveillait aussitôt. Alors il se levait en toute hâte, prenait le poisson et replaçait son appât. Un jour il fut fort maltraité par un gros chat sauvage dont il convoitait la magnifique fourrure , et qu'il avait poursuivi jusqu'au fond d'un arbre creux. L'animal , furieux de se voir poursuivi jusque dans son dernier retranchement, se jeta sur la tête de son ennemi et lui déchirait le cou de ses gTiifes ; mais Duval , saisissant sa proie par les pattes de derrière , lui Ijrisa la tête contre le tronc de l'arbre. Fier de sa victoire , il attacha son gibier au Ijout de son bâton , et revint à l'ermitage. Les bons pères furent

effrayés à la vue du pauvre fjaivon ffui était tout ensaiijjlanté , mais lui ne s'apercevait seulement pas de ses blessures , et ne songeait qu'au prix que devait produire la peau de son petit tigre d'Europe.

La cLasse lui réussit si bien , qu'au bout de quelques mois il avait ramassé un petit capital d'une centaine de francs. 3runi de cette somme , il se rendit à Nancy pour acheter des livres. Au nombre de ceux qu'il choisit, il y avait une tiaduction de l'histoire natmelle de Pline , de l'histoire romaine de Titc-Live et un énorme tas d'autres ouvrages et de cartes géographiques , qui lui coûtèrent dès le premier jour bien des sueurs , car il fallut qu'il les apporta sur son dos jusqu'à l'ermitage, pendant un trajet de cinq lieues. Il aurait fallu voir connue il onia sa cellule de toutes ces richesses littéraires I les nuirs étaient entièrement tapissés d'images et de cartes coloriées , et connue il ne trouvait plus de place dans sa chambrette pour ses cartes célestes, il les fixa au plafond , au-dessus de son lit , de sorte qu'il ne pouvait s'éveiller sans apercevoir le ciel et toutes SCS étoiles.

Cependant , mes cheis enfants , il est déjà tard ; le ciel est Jjien serein , venez avec moi et allons admirer le lirmament et sa ma.<jnilique illumination. Avant de nous livrer au repos , nous louerons le Très-Haut dans lu gTandeur de ses œuvres.

Page 1