‹ DuvalChapitre 5 sur 12 · MAXIMILIEN · texte numérisé non relu

MAXIMILIEN

C'est que le pauvre garçon n'avait pas eu souvent de quoi satisfaire son appétit.

M. DALBKRG.

Le pauvre voisin de Diival n'ctait ])as en cHet disposé à prendre de la nourri line , ear il mourut deu\ jours après. Notre ami en fut iort irrité , ear il était < onvaineu (pie sa mort n'était autre eliose que la eonséipienee de rentêtement avee lecpiel il s'éti\it rel'usé à reeevoir des aliiiients. Cependant il voidut le voir eneore une lois; mais quelle ne l'ut pas sa frayeur en voyant ron eoqis in:mo])ile , rai<le , froid et les traits de so!i visa^je entièrement bouleveisés. A jvnlir de eet instant il eut pour la mort l'aversion la plus prononeée, et il aima la vie j)lus que jamais. H était eneore trop jeune et trop j)eu éelairé poiu' que les paroles des prêtres (pii assistaient le moribond à ses derniers moments produisissent sur son esprit toute l'impression (pi'il aurait dû en reeevoir.

Il ne tarda pas ù apprendre que la faim n*est pas la seule c;iuse (pii puisse produire Li mort. Comme il se promenait lui jour dans l'hôpital, il entra dans une salle où se trouvaient trente ou quarante vii illards noinris et soi(;nés dans rétidjUss^'Uient aux hais des habitants bienfaisants de la eité.

Tout annonçait la i'ailjlosse et la 1 Va{;ilitc' <le la vie liuniaine dans cet asile où l'alTaiblissemeiit tlu c()i|)s se montrait sous toutes les lornies possibles. La vue de ces respectables vieillards alllij^jea profondément Duval , surtout lorsqu'on lui dit (ju'un joiu'il deviendrait sendjlable à eux. Il est vrai qu'il avait vu quelques vieillards dans son village ; mais jamais il ne lui était venu à l'esprit qu'ils avaient pu être jeunes dans leur temps. Parmi tous les vieillards qui se trouvaient là réunis , Duval en remarqua surtout un que le poids des années avait incliné vers la terre, et qui marchait entièrement courbé. Il s'approcha de cet honune vénérable , observa ses traits et toute sa personne avec la plus grande attention , et lui adressa une foule de questions sur son Age , sur les rides qui sillonnaient son front , siu* ses cheveux blancs ; en un mot sur tout ce qui portait en lui l'empreinte de la vieillesse. Il lui demanda s'il avait jamais été jeune aussi , et conunent il avait fait pour devenir si vieux et pour que son visage devînt si ditVérent de celui des autres hommes. Le vieillard lui ayant répondu que tous ces phénomènes étaient l'ouvra-

ge du temps , Yalcntin le pria encore de lui expliquer ce que c'était que le temps.

GUILLAUME

Comment , son ijjnorance allait jusque là ? oh I c'est bien étonnant.

M. DALBEBG.

Pas autant que tu le penses peut-être. Eu effet, Duval n'avait jamais entendu parler du temps qu'à propos de l'état de l'atmosphère.

FRANÇOIS

Ah I oui , connue on dit : il fait beau tcnqxs, il luil mauvais temps.

GUILLAUME

L'cm dit aussi : le temps est sec ; le temps est humide.

M. DALBERG

C'est précisément cela, mes enfants; eh l)i{Mi donc , Duval qui n'avait jamais songé au temps qu'à l'occasion du soleil ou de la pluie, ne pouvait pas comprendre comment un temps beau ou mauvais , sec ou humide , pouvait faire vieillir un homme. Le bon vieillard, de son coté , était fort surpris de la

question que lui adressait A aient i a , et il en rit d'aussi bon cœur que ses forces le lui permettaient. Il expliqua ensuite à notre petit ignorant que ce n'était pas l'état de l'atniosplière , mais bien une longue suite de joms et d'années qui amenait la vieillesse ; il ajouta même que les hommes ne subissaient pas seuls cette influence de l'âge , mais que les animaux et les plantes et les édifices euxmêmes vieillissaient à la longue. Le vieillard s'élant aussi aperçu que Duval n'avait qu'une idée fort confuse de la division du temps , lui indiqua le nombre de jours qui composent une année et les saisons qui la partagent ; il lui apprit aussi le nom des mois et lui donna quilcjuo idée des cliangements de température qu'amène habituellement chaque saison. Duval était enchanté des connaissances nouvelles qu'il venait d'acfjuérir, quoiqu'elles fussent bien superficielles , mais cependant il ne s'y fiait qu'à demi , et il voulait voir, avant d'ajouter foi à tout ce qu'on lui avait enseigné , si les autres vieillards parleraient dans le même sens. Il allait donc adressant ses questions à tous ces braves invalides faisant une demande à un bout de la salle et

allant à raiitre exuViiiité rouoiivclcr ses in- U'iTo^atioiis ; ciiliii , il aniva auprès (ruii virillaidà barbe rousse qui ne le reçut pas si poliment que les autres. La question de Duval était en effet si singulière que le bon lioninie erut qu'il voulait se moquer de lui ; il le regarda donc sévèrement, et levant sur lui sou bras que notre questionneur eroyait paralysé , il le cbassa sans dai{;ner lui répondre , et en lui appliquant sur la figure quelques soufflets que le jeune gaivou évita en partie en prenant la fuite.

Après avoir (p:itté préeipitamment cette salle , Duval enira dans une autre , où il vit plus de cent pt rsonnes occupées à diflérenls travaux et se livrant à l'exercice de diverses espèces de métiers ou d'industries. Ces objets entièrement nouveaux pour lui excitèrent vivemeut sa curiosité et son envie d'ap])rendn ; mais comme il ne connaissait absolument rien de tout ce qu'il voyait , il lui fallut importuner tout le monde de ses interminables questions. On fut bientôt si las de répondre u ses demandes, que l'on se plaignit de lui aux surveillants de l'établissement , et l'un d'cux^

sans ]tlti;î ;m!|»l('s iiift^niiatioiis . li' lit cLasscr (11' 1 lic)S|"ici .

A rc't iiidroit ilii iviit , les jcuin s aiuliteuis (le 31. Dallnij; ili'plorèii'iit vivement le sort nialheiireux du pauvre [;arcun qui retombait sans cesse d'un mallieur dans un autre, et ils l)làmèrint la sévérité du préposé de l'iiospiee qui l'avait ainsi expulsé. Le Lon eiu'é reprit sa narration dans ces termes :

Duval, aecoiUumé déjà à la mauvaise fortune, se retrouva encore inie fois abandonné toiU seul dans la rue. Il se disposait à poursuivre sa route , mais connue il allait sortir de la ville , il entendit lUie musique majestueuse , la plus belle qui eût jamais frappé Fon oreille. 11 s'arrêta aussitôt , et vit qu'il se trouvait vis-à-vis d'une église où le service divin se célébrait et où les cliajits sacrés étaient aeconjpajpiés des sublimes accords de l'ir^ue. Enebanlé de cette puissante harmonie , il entra en toute bâte dans l'éjjlise , et Irappé par Li ma[;nificence intérieure de cet édiliee , il restait à l'entrée, les yeux fixés vers la voûte , la boucbe béante , absorbé par rélonnenient et l'adn.iration. Bienté)t , il fut tiré de cette extase et rappelé à li;l-n èaie par

une rude bourrade ; un bédcau qui passait au près de lui , l'avertissait à sa manière qu'il oubliait le respect dii au lieu saint ; en efl'et Duval , dans la profonde suq^rise qui s'était emparée de lui , avait conservé sur sa tète son grand chapeau de meimier ; le bedeau l'enleva violemment de sa tète, et le fit voler jusqu'au milieu de la rue. Duval, reconnaissant son oubli , demanda pardon au serviteur de ré(j,lise qui l'avait un peu rudement rappelé à son devoir, et se prosternant ensuite avec la plus grande bumilité sur les dalles du temple il pria Dieu avec ferveur de ne pas l'abandonner dans sa détresse et de lui servir de guide dans le lon{j pèlerinage qu'il avait entrepris. Cependant , comme il craignait de perdre son cliapeau, il se leva bientôt, et coiuiit le ramasser. En se baissant , il s'aperçut que la rue était pavée ; il fut aussi surpris de cette découverte que s'il se fût trouve déjà dans les rues de Paris. Son étonneinent s'accrut l)eaueoup encore quand il s'aperçut que le pavé s'étendait même liors de la ville et au milieu des cliamps. Il demanda aux passants jusqu'où allait cette chaussée , et on lui répondit qu'il la verrait la même pendant qua-

oo

vante liciics , jusqu'à Paris. Loroi , lui dit-on, l'a fait anan[;er ainsi pour la coinnioditt' des voyageurs. Cette explication lui fit concevoir une très-liaule idt^c de la puissance du monarque, mais en même icnqis, Paris perdit à ses yeux beaucoup de sa magnificence , car il avait déjà sous les yeux une des meiTcilles qu'il s'attendait à y trouver : des rues et même des roules entièrement pavces.

Après une marche non-interronq^ue de j>lusieurs heures, il s'assit sur le bord de la route et à l'ondjre d'un arbre , pour se reposer un peu, mais il ne jouit pas longtenqis de cette tranquillité. Kn regardant sur la route , il y vit une ligure dont l'aspect bizarre et extraordinaire le remplit d'ctonnement et de fiayeur. Vovant que cette figure marchait et s'approchait de lui , il se mit à fuir de toutes ses forces. Cependant il s'anètait de temps en temps , et tâchait de reconnaître exactement la nature de cet être qui le suivait toujours d'un pas régulier. Eniin il s'aperçut que cette figure n'était autre chose qu'un homme vêtu d'une longue robe marron et d'un large manteau de la même couleur ; ce manteau ne tombait que jusqu'au milieu de

la mille ; la tète de cet lioinme était en outre couverte d'une espèce de bonnet pointu seni- Jjlable au reste de son costume , et qui semblait encore rehausser sa taille déjà élevée. L'inconnu s'approchant toujours , Duval remarqua encore qu'il avait une barbe lonjjue et toufTue qui tombait en ondoyant jusqu'à une ceinture en] cuir à laquelle était attaché un rosaire à (jros.grains, orné d'une petite tète de mort et d'un simple crucifix de bois.

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