‹ DuvalChapitre 6 sur 12 · LES AUTRES ENFANTS · texte numérisé non relu

LES AUTRES ENFANTS

C'est vrai , c'était là leur costume , n'est-ce pas , notre bon père ? Ah I de grâce , continuez votre récit.

M. DALBERG

Notre petit voyageur se remit complètement de sa frayeur quand il entendit de loin cet homme qui l'avait si fort épouvanté entonner un chant pieux à la louange do la très-sainte vierge Marie. Vous avez deviné juste; c'était un religieux, un ermite qui appartenait à l'ordre des capucins.

Duvi'l avait lien c ivie de l'aborder, mais ce costume <[u'il voyait poin- la première

fois et l'air |;ravo et respectable de eclui qui le portait lui otèreut le eouraj'je. Il paraît toutefois (jue le ieli{;ieu\ l'avait remarqué , car il s'ap[)roelia de lui et lui demanda où il allait. Duval le salua res|»eetueusemeiit , et, après avoir satisfait à ses questions , il pria à sou tour le (iqjuciii de vouloir l.ieu lui dire qui il était, d'où il venait et pourquoi il était habillé autrement (pie les autres liomuies. Le moine répondit à toutes les demandes du jeune curieux d'une manière couq)lète et satisfaisante. Il lui dit ([u'il venait de lloiue , où il avait fait un pèlerinaj^e au tonjjeau de iJusieui's saints, et Duval apprit ainsi qu'il \ avait dans le uu)nde un j^rand pays nommé l'Italie et séparé de la France par une cbaine de mouta[jues nonuuées les Alpes. Il voulut encore savoir quel aspect avaient ces montagnes , car il ne connaissait encore que des collines ; le couqilaisaut capucin répondit avec une admirable patience aux milliers de questions que lui fit le curieux A'alentin, car cliacune de ses réponses renfermait quelque idée nouvelle pour le petit villageois , et donnait ainsi naissance à inie nouvelle interrogation. Le père Pacome , c'était le nom de

l'ermite , lui raconta qu'autrefois il avait servi connue oiTicier dans l'arniée , et ces mots fournirent une ample matière aux questions de Duval. Pour la première fois de sa vie, il entendait parler de militaires , d'armées , de combats , de siège , de bombes , de canons et de tout ce qui se rattache à l'art de la guerre. Yalentin, qui n'avait jamais conçu de telles idées, et qui était , comme on sait , d'une natm'e fort pacifique , croyait que le bon moine lui en imposait en lui racontant comment des milliers d'hommes rangés en ordre de bataille cherchaient tous les moyens de se détruire réciproquement par le fer ou par le feu. Enfin , comme le père Pacome lui disait que tout cela se faisait d'après les ordres des puissants de la terre , et qu'une infinité d'hommes plaçaient leur gloire et leur honneur à tuer un grand nondore d'ennemis , il n'hésita plus à penser que le bon capucin voulait abuser de son inexpérience pour se moquer de lui , et il lui déclara ouvertement qu'il avait tort de chercher à lui faire croire de tels mensonges. Son compagnon de voyage lui ayant assuré de nouveau que tout cela était parfaitement exact , Duval tomba

dans une profonde uistesse, et le pria de vouloir Ijien lui raconter d'autres détails sur son voyage au delà des Alpes.

L'excellent ermite reconnut d'aljord que ces habitudes de la vie liuniaiue dont la peinture l'avait si vivement choqué étaient en effet injustes et cruelles , et il ajouta que les hommes en sont venus à ce point de dépravation et de méchanceté parce qu'ils se sont éloignés du sentier que le Seigneur leur avait tracé, et parce qu'ils ont ouljlié les préceptes de la divine sagesse. Il reprit ensuite le récit de son voyage , et lui décrivit la hauteur prodigieuse des Alpes et les difficultés que les vovageurs rencontrentpour les franchir. L'intérêt et le plaisir que Duval prenait à ces récits ne sauraient se dépeindre ; les tableaux que le père Pacome lui traçait lui semblaient ravissants; il lui montrait d'im côté un rocher escâi*pé dont le sommet s'élève jusqu'au milieu des nuages où se forme le tonnerre , et à côté, il lui peignait un abîme dont l'œil ne peut chercher le fond , sans que le frisson du vertige 's'empare du voyageur ; plus loin les torrents d'une onde impétueuse et transparente comme le cristal qui , jaillissant du mi-

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lieu des rocliers , se précipite avec bruit de j cascade en cascade et va se perdre dans des gouffres sans fond ; puis des cavernes , des > grottes , des rocliers que le pied luunain ne ' peut gravir , demeure impénétrable du cbamois ou de la marmotte , et enfin , dans le lointain , les sommets des monts couverts d'une neige vieille connue le monde et de glarons qui reflètent les rayons du soleil.

Duval se faisait expliquer tous les points de ce récit qui avaient pour lui quelque cbose d'obscur , et le bon père ne se lassait pas })lus de réjwndre que l'écolier ne se lassait d'interroger et d'ai)prendre. Cependant la fatigue d'une longue marclie avait épuisé ses forces , et sa lassitude était telle , qu'il pouvait à peine continuer sa route. Pour qu'il piit atteindre un {;ite, son obligeant conq)agnon lui permit de se tenir à un coin de son manteau , et ils pom'suivirent ainsi tous les deux leur voyage et leur convei'sation.

Ils arrivèrent assez tard dans un village , et Duval , sV'tant jeté sur une botte de foin , s'endormit aussitôt. 3Iais quel ne fut pas son désappointement lorsqu'on Se réveillant le

lendemain matin , il se trouva tout seul ? le capucin s'était remis en route dès la pointe du jour. Duval , ne pouvait concevoir pourquoi le père Pacome l'avait ainsi abandonné; peut-être , se disait-il , les lois de son ordre le veulent-elles ainsi , ou peut-être a-t-il craint que je ne lui devinsse trop à cliarjj;e. Cependant il ne pouvait s'expliquer comment ce moine si bon et si conqilaisant laissait ainsi dans l'isolement un pauvre petit garron.

FRANÇOIS

A la place du capucin, j'aurais bien préféré l'éveiller et l'emmener avec moi.

LOUIS

Assurément, et moi aussi ; j'aimais déjà tant ce bon capucin , maintenant je lui eu veux beaucoup de ce défaut de cliarité.

AUGlSTr..

Voilà donc encore mie fols le pauvre Duval livré à lui-même. Je me trouverais l)ieu mallieiu'eux dans une send)laljle situation.

M. DAI.BERG

C'est avec plaisir (pie je vous entends faire ces observations, mes cliers enfants, elles sont pliilantlu'opiques et clirétiennes , mais il faut $e gai-der de porter ses ju[;einents avec trop

de i^récipitation , et vous allez apprè'lîdré que le bon père avait eu de bonnes raisons pour a(> il- ainsi. EnelFet, les babitants du villa {}e apprirent à Duval que le père Paconie voulait l'emmener avec lui , mais qu'il lui avait été impossible de le réveiller. Yous comprendrez cela facilement , vous mes enfants , qui dormez quelquefois si profondément ; le bori capucin avait vainement employé tous les moyens pour arracber le jeune {jarçon au sonuneil dans lequel il était plongé ; il l'avait inutilement relevé et placé sur ses jambes ; rien n'avait pu réussir. Duval déraisonnait et faisait quelques réponses qui n'avaient pas de sens , puis il se recoucbait et s'endormait de nouveau. Or , comme le père Pacome était obligé de rentrer au couvent à époque fixe , et que mallieureusement il était déjà en retard , force lui fut de se remettre eu route sans son compagnon de 'voyage.

Désolé de cette circonstance, Valentin se recoucba de fort mauvaise Immeur sur sa couclie de fourrage , et alors il aperçut à côté de lui un morceau de pain qui était creusé au milieu. Dans ce trou , on avait placé un morceau de viande et un petit paquet euve-

loppé dans du papier. Duval , après avoir défait ce paquet, reconnut qu'il contenait quinze ou vingt sous , que le bon père , qui pointant n'avait pas' beaucoup pour luinicnie , lui avait laisses pour ne pas l'abandonner sans secours.

Cette nouvelle bonté de son compagnon de voyage fit encore plus regretter à Duval le sommeil qui l'avait privé d'iui guide si complaisant et si cliaritablc. H se remit en route les yeux gonflés de larmes et le cœur tout serré ; jusqu'au soir il resta désolé de s'être séparé du bon père qu'il ne revit plus jamais. Cependant il remercia Dieu qui avait bien voulu lui envoyer pour un instant ce protecteui" éclairé ; il pria pour le bon capucin, et invoqua le secoms divin pour le reste de son voyage.

A ers le soir , il se trouva près d'un grand édifice qu'il prit pour lui château; le fermier fut assez bon pour lui donner à souper et pour lui offrir un lit pour la nuit ; voyant ensuite que son bote, au lieu de manger, s'abandonnait à la tristesse et répandait des larmes, il lui demanda quelle était la cause de son chagrin. Duval lui raconta franche-

ment son histoire et le motil' qui causait son désespoir. Le fermier , touche de la naïveté et de la simplicité qui réj>naicnt dans son récit, proposa au petit voyageur d'entrer à son service , en lui disant que , s'il acceptait cette offre, son travail consisterait à mener paître les moutons pendant tout le printemps.

Duval accepta avec un grand empressement les offres qui lui étaient faites , et commcjira dès le lendemain à remplir ses nouvelles fonctions , dont il s'acquittait parfaitement. Mais un événement mallieureux vint bientôt le troubler dans la jouissance de cette existence paisible qui lui scnd)lait très-supportable. Voici conunent les choses se passèrent. Bien que le caractère de Duval fut porté à laréflexion, il était cependant d'un naturel vif et enjoué. Quand il se trouvait au milieu des cliamps avec son troupeau, il s'anuisalt quelquefois à courir avec ses moutons , pour les exciter à Ijondir et à faire des cabrioles. Tout près de la maison se trouvait un jardin fruitier, avec un puits très-profond dans le milieu. Ln jonr (|i'"il f lisait galoper ses moutons dans ce verger, sou nu illeur coureur , eniporté pav b vivacité du jeu, sauta

sur le pi'tit mur {l'appui qui entourait lo puits, et, ne pouvant s'y liiaititeiiir, il tonilja dans Teau. Daiis le (lésesp(;ir on le jeta le j)énl' qui menaçait sou l'avoii, Durai lut assez inq)rudent pour dérouler le plus vite qu'il put la eorde du puits , et i)0ur se hâter de descendre au seeouis du mallieureux animal. Il mit tant dt; préeipilation dans cette tentative , qu'il t(!ml>a lui-même au fond du puits où il avalaune grande quantité d'eau. Cependant une espèce de poutre ({iii traversait le puits et la eorde qu'il parvint à ressaisir le préservèrent d'une mort certaine ; il parvint ainsi à se soutenir au-dessus de l'eau et à sauver le pauvre mouton qui allait se noyer. Saisi d'horreur en voyant qu'il lui était im- ]>ossil)lede remonter , it (jii'il (inirait par retomljer dans l'eau avec son mouton , ilsemit à appeler du secours de toutes ses forces du fond de son puits; mais qui pouvait l'entendre? Epuisé des efforts qu'il avait faits et transi de froid , il ne pouvait plusse retenir sur sapoutie , ses forces l'aliandoimaient , et il était au momciit de se laisser retomber, lorsque Dieu, qui n'abandonne pas ses enfants Jesplus imprudents , liiieiivoya enfin im sau^

veiir qui le fit sortir de cette extrême détresse. Un domestique de la maison étant venu au puits pour chercher de l'eau, et voyant ce qui était ariivé , s'empressa d'appeler au secours ; tout le monde accourut, le jeune garçon et le mouton furent retirés bien juste au moment où il en était temps encore , et sauvés presque par un miracle de la divine providence.

IjC fermier , mécontent de l'iîiqirudence de son berjjer , lui adressa une sévère réprimande , et lui donna son compte le lendemain matin. Ainsi le pauvre Duval se trouva encore une fois isolé sur la terre ; puisse-l-il rencontrer promptement une meilleure fortune! mais la Providence éprouve longtemps un lionune avant de le trouver digne de ses bienfaits.

La petite société de 31. Dall)crg compatit sincèrement aux nouvelles infortunes de Buval , et lui souhaita du Ijonheur pour son voyage qu'il allait sans doute continuer. Il se faisait déjà tard; le bon curé suspendit là son récit en promettant de le reprendre le lendemain , et , après que les enfants dirent fait leur prière du soir , il les envoya dormir.

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