CINQUIEME SOIRÉE
L'ermitage de Sainte-Anne.
Notre ami Duval continua de parcourir dans tous les sens le duché de Lorraine , marchant au hasard , tantôt dans une dnection , tantôt dans une autre. Au moment où je reprends mon rëcit , il se trouvait dans une forêt que traversait un chemin qui conduisait à Lunéville , où siégeait alors la brillante cour de Lorraine. L ne allée percée dans le lx)is lui permit d'apercevoir dans le lointain un superbe château , mais il était si affligé
(le son existence précaire et incertaine, qu'il fit à peine attention à cette magnifique demeure. A une lieue environ de la ville , presque vis-à-vis du confluent de la IMeurtbe et d'une autre rivière , se trouve un ermitage placé sous la protection de S. te Anne , et situé sur le penchant d'une colline fertile. C'est là , comme Duval se plaisait à le raconter souvent dans sa vieillesse , c'est là que la Providence conduisit mes pas. Je me présentai à la porte de cet ermitage , disaitil , et j'y fus reçu, comme un fds soumis et obéissant , par le frère Martinien pom* lequel un autre moine m'avait remis une lettre de recommandation. La maison n'avait pour habitants que quatie religieux , tous parvenus à la plus respectable vieillesse. Il s'y trouvait en outre une espèce de sacristain, bonhomme plein de douceur et d'honnêteté , mais d'une profonde ignorance. Quant aux moines , il est bien vrai que lems esprits n'étaient pas beaucoup plus cultivés que ceux des campagnards de la contrée ; leur langage , leui'S mœms , comme leur manière de vivre -, étaient simples et rustiques ; mais c'étaient des hommes d'une grande piété , pleins de
vertus , de Lienfaisance , et entièrement dévoués au soulagement de l'humanité souffrante; leurs cœiu's étaient remplis de bonté, de candeur et de francliise. Leur occupation ne consistait pas seulement à prier et à chanter les offices ; ils ti'availlaient encore avec assiduité à l'agriculture, leur vie était laborieuse et occupée, car en même temps qu'ils s'adonnaient avec zèle à la culture de leurs champs, ils exécutaient avec la plus scrupuleuse exactitude tout ce que prescrivaient les règles de lem- ordre. Ils portaient sur la peau un cilice , c'est-à-dire une chemise formée d'un grossier tissu de crin et une ceinture garnie de pointes acérées , qu'ils ne quittaient ni jom* ni nuit, en quelque saison que ce fût ; en outre , ils jeûnaient très-souvent au pain et à l'eau. Quelques-uns dormaient sur le plancher de leur cellule sans autie couche que le carreau , la tète et les pied^ nus , en été comme en hiver, et sans autre oreiller qu'un bloc de bois. L'un d'entre eux, pour plus de mortification et pom* se défendre conti'e toute espèce de jouissance, mêlait de la cendre à sa nourriture , ou l'arrosait de l'eau amère duns UiqmlL* il avait mis tremper les ro'
seaux avec lesquels il savait tresser de fort jolies corbeilles. C'était par ces liabitudes rigoureuses, ces privations constantes et ces continuelles macérations qu'ils cherchaient à se rendre agréables à Dieu , à expier leurs péchés , et qu'ils espéraient mériter qu'un jour le Père éternel récompenserait par les pures jouissances de l'autre vie les peines et les souffrances dont ils remplissaient leur existence terrestre. Leur piété indulgente pour les autres et rigoureuse pour eux-mêmes leur avait conciUé le respect et l'aiFection de tous les habitants de la contrée.
L'un d'eux , surtout le père Paul , était un homme excellent devant Dieu et devant les hommes. La religion n'était pas chez lui seulement d'ostentation ; ses divins principes avaient épuré son cœur et pénétré son âme. Depuis trente-deux ans qu'il vivait dans cet ermitage , il avait travaillé avec une admirable constance à s'améliorer lui-même et à répandre toute espèce de bienfaits sur tous ceux qui approchaient de lui. 11 exerça bientôt une grande influence sur Duval ; on avait confié à notre ami le soin du troupeau de la communauté ; la plus grande partie de
son temps était employée à le mener paître. n y avait encore à l'ermitage six vaches à l'aide desquelles les bons religieux cultivaient douze arpents de terre.
Duf al était ainsi revenu à son ancienne profession de pâtre; nous allons voir quel pai'd il sut tirer de sa nouvelle condition. Les premiers loisirs qui lui restaient après la fin de SCS travaux fment employés par lui à apprendre à écrire. Un des vieillards lui traça de sa main tremblante et desséchée ses premiers modèles qu'il s'efforçait ensuite d'imiter en écrivant au-dessous. Son imagination lui fournit un moyen pour n'aller pas trop souvent importuner le bon vieillard ; il enleva un carreau de vitre de sa croisée , et le plaçant sur le modèle tracé par le moine, il écrivait sur la surface du verre la lettre que sa transparence lui laissait voir en dessous.
En répétant cet excercice avec ime grande persévérance , il acquit promptement assez d'habitude et d'adresse pour écrire passablement. Un jour , quelques feuilles de papier imprimé, dont on s'était servi pour envelopper quelque olojet , tombèrent sous
ses mains. Quelle lieureuse découverte pour Duval , siutout quand il eut reconnu que ces feuilles se trouvaient par hasard contenir les principes d'arithmétique I Le plus riche trésor ne luiauraitpas semhlé une si précieuse trouvaille. Il plia ces feuilles avec le plus grand soin , et dorénavant ce précieiLX manuel ne le quitta plus quand il se^ rendait au pâturage et dans la solitude du bois. Grâce à sa constante application, il eut bientôt compris les quatre règles principales de l'art de compter , et appris par cœur tous les exemples que contenait son fragment de livre. On ne peut se figurer quelle jouissance il trouvait dans cette étude. Il ne lui fut pas difficile de découvrir dans les coins du bois quelques endroits solitaires et retirés propices au travail et à la réflexion ; ces retraites qu'il affectionnait se trouvaient ordinairement sous l'ombrage de quelques vieux arbres, sur un siège de mousse, ou au milieu d'épais buissons. Souvent mémo il lui arrivait de passer au milieu de ces méditations une partie des belles nuits de l'été. Le calme et le profond silence que la nuit répandait sur la terre , et qi i n'était interrompu que par le cri sauvage
et plaintif du hibou ou par le jappement du renard , avait pour son cœur sensible quelque chose de grand et de majestueux qui donnait à son âme un essor plus puissant et élargissait la sphère de ses pensées. Un soir, il se trouvait ainsi dans sa retraite de prédilection , sous une grotte formée par l'ouverture d'une ancienne carrière , sur le sonnnet de la colline qui dominait le bois ; le ciel était clair et étoile , et il examinait dans une [muette admiration les flambeaux suspendus dans l'espace et qui formaient des gioupes lumineux pleins de grâce et de majesté. Il se rappela avoir lu dans Talmanach que le soleil entrait successivement dans certains signes comme le Bélier , le Taureau
AUGUSTE
Ah I oui, les douze signes du Zodiaque.