CONSOMPTION PAR DÉFAUT DE DIGESTION OU DE NUTRIMENTATION
Deuxième degré, incurable par T alimentation seule, mais curable par l'administration d'un principe digestif transformateur.
QUAND l'abstinence OU l' ALIMENTATION INSUFFISANTE A DURÉ AU DELA d'un CERTAIN TEMPS, ON NE PEUT PLUS, EN RENDANT DES ALIMENTS A CETTE ÉPOQUE, NOURRIR LE CORPS PARCE QUE l'eSTOMAC A PERDU SA FONCTION DIGESTIVE, BIEN QUE LA FONCTION d' ASSIMILATION NE SOIT PAS ÉTEINTE.
Quelques difficultés, telles qu'un peu de fatigue ou un renouvellement fébrile léger par la digestion même, une anorexie difficile à vaincre, un choix dilficile à faire parmi les aliments, ne doivent arrêter que peu de temps le médecin, que ces difficultés se présentent soit par le fait même de la prolongation de la maladie, soit par une temporisation et une sécurité fatales, soit par un temps trop long passé dans les tentatives d'alimentation.
Les malades, passé ce temps, entrent dans la deuxième période de la consomption. C'est d'abord cette période, où existe l'épuisement de la fonction digestive, dont il faut établir l'existence si nettement qu'on ne puisse la révoquer en doute.
Rien ne contribuera mieux à établir ce point d'une manière solide que l'accord intime et parfait qui existe entre les résultats fournis par les expériences physiologiques et par l'observation clinique.
Chossat ne donna chaque jour à un certain nombre d'animaux qu'un tiers environ de l'alimentation normale ; cette quantité étant insuffisante pour l'entretien du jeu des organes, la résorption se fit, les animaux perdirent chaque jour de leur poids et de leur énergie fonctionnelle} voici notamment ce qui eut lieu pour la digestion :
« Dans les trois quarts des cas, les choses se sont passées comme « suit : l'animal s'affaiblissait par le trop peu d'aliments, sa puissance « dL\^eiùyc diminuait en proposition ; l'aliment n'était plus digéré en « totalité, il s'entassait petit à petit dans le jabot et il en résultait, ou « bien des vomissements au moyen desquels l'animal se débarrassait « du trop-plein de son jabot, ou bien de la diarrhée, ou bien enfin lors
« de l'autopsie, la présence dans le jabot et l'estomac de quantité plus « ou moins grande de blé non digéré. » (Chossat, p. 48).
Et ailleurs : « Une grande quantité d'aliments produit un tiers plus « deièces dans le cas d'insuffisance de l'alimenlatiou que dans celui « d'alimentation naturelle. « Ce tiers ne représentait-il pas ce qui a échappé précisément à la digestion ?
On était donc arrivé à la période oîi la réserve nutrimentaire du corps ne suffisait pas par sa consomption à conserver à l'estomac sa vigueur nécessaire. C'est cet affaiblissement des fonctions de l'estomac par la consomption qui devient incurable par 1' alimentation. Que peut-on, en effet, tenter par l'alimentation ? Donnera-t-on à l'estomac moins que ce tiers qu'il est devenu incapable de digérer? L'épuisement qui tue l'organe vient de ce que ce tiers est déjà insuffisant, comment réduire encore cette proportion sans tuer plus rapidement l'organe ?
Donnera-t-on à l'estomac plus que ce tiers ? Comment l'estomac pourrait-il digérer une ration plus élevée du tiers, lui, impuissant à diriger seulement en entier ce tiers qu'on lui donne et qui pour lui déjà est une surcharge ?
L'alimentation est donc insuffisante, quelle qu'elle soit, à nourrir. D'ailleurs, voici plus que des raisonnements, voici des expériences siu- ce point : «
Il s'agit d'un chien chez lequel M. Magendie voulut voir si le beurre seul nourrissait {Traité dephys.., p. 502). « Au bout de quinze jours, « il a commencé à maigrir et à perdre des forces, il est mort le trente- « sixième jour, quoique le trente-deuxième jour je lui aie fait donner « de la viande à discrétion, et quoiqu'il en ait mangé pendant deux « jours une certaine quantité. »
Et ailleurs (p. 505) : « L'un des faits les plus remarquables que j'aie « constaté est celui-ci : Si un animal a vécu pendant un certain temps « avec une substance qui, prise seule, ne peut nourrir, de pain blanc, '< par exemple, pendant quarante jours ; en vain, à cette époque, chan- « gera-t-on sa nourriture et le rendra-t-on à un régime ordinaire, « l'animal mangera avec avidité les nouveaux aliments qu'on lui pré- « sente ; mais il continuera à dépérir, et sa mort n'en arrivera pas « moins à l'époque où elle serait arrivée, s'il avait soutenu son régime « exclusif, n
Je n'ajouterai pas trois expériences de Chossat (p. 191), où les animaux moururent ayant dans les organes digestifs des aliments à l'état d indigestion, bien qu'on ait rendu avant la mort ces aliments en OMflwtité normale.
Autant la restitution des aliments, rapidement élevée à sa quantité normale est puissante, pour sauver les malades dans le premier degré DE L\ CONSOMPTION, autant elle est impuissante quand on arrive au DEUXIÈME DEGRÉ, soit qu'on'donue un tiers, par exemple, de l'aliment, soit le régime ordinaire, soit des aliments riches à discrétion.
On voit tout pareils phénomènes arriver à l'homme dans les cas où par l'abstinence ou l'insufBsance des aliments, sans maladie préalable, le deuxième degré de l\ consomption s'est établi, oîi l'estomac en est arrivé à l'insuffisance définitive ou à la perte de sa fonction.
« Ceux des naufragés de la Méduse qui voulurent prendre des ali- « ments solides éprouvèrent des douleurs intolérables et des vomisse- « ments ; deux d'entre eux succombèrent plus tard à la dyssenterie. »
Dans la famine étudiée par M. de Meersman : « Lorsque les secours « arrivèrent, on vit périr beaucoup de malheureux à lai suite d'indi- « gestions produites par une nourriture trop substantielle ou trop « abondante pour des estomacs affaiblis. »
Et relativement aux cas pathologiques oit c'est une maladie, qui PAR l'abstinence qu'elle a nécessitée, a amené le deuxième degré DE consomption: « L'cstomac a pcrdu pour aiusi dire la faculté de sup- « porter les aliments, il éprouve la plus grande peine pour digérer les « plus légers et quelquefois même il les rejette par le vomissement. » (Rostan, Dict. de méd., article Régime.)
« Il y a des vomissements, l'aliment n'est plus qu'un corps étran- « ger, dont la présence détermine une irritation gastrique ; il y a de « la diarrhée » (Hebray).
Il arrive donc un moment où, par le fait seul de l'insuflisance prolongée des aliments, les aliments substantiels légers, abondants, etc., loin de réparer l'estomac, l'épuisent encore, et où l'alimentation provoque par elle-même la douleur, le vomissement, la diarrhée et se rend elle-même de plus en plus impossible.
Je n'ai pas voulu allonger ce tableau, montrer au lieu de l'anorexie l'appétit factice et désordonné, plus dangereux que l'abstinence qu'on voit parfois à cette époque. Combien de malades, dans ces cas, ne voiton pas, dans les hôpitaux et dans la pratique civile, mourir d'indigestion, non pas parce qu'àun repas ils ont pris une quantité d'aliments qui eût dépassé leur régime normal en santé, mais parce que cette quantité, quelque modérée qu'elle fût, dépassait les forces de leur estomac affaibli et impuissant à suffire à leur transformation en substances assimilables.
Dans les autres cas, comment offrir des aliments quand 1 anorexie absolue se justifie par les vomissements, la douleur, legonllcmcnt,
la diarrhée, et un cpiiisemeiit nouveau, à chaque tentative alimentaire?
L'homme, les animaux, rexpériracntatioti physiologique, la clinique, tout est d'accord pour montrer ce deuxième degré de la consomption, où l'estomac se refuse à transformer les aliments en substance assimilable {quod nutrit).
Que dire des médecins qui, en face de cette deuxième période et ne voulant pas la reconnaître, s'obstineraient dans les vieilles voies, essayeraient encore les aliments, essayeraient les condiments, essayeraient le vin, les excitants ; ruineraient par raille aiguillons nouveaux l'estomac épuisé et rendu, et répéteraient qu'il suffit d'alimenter pour rétablir les forces de l'estomac?
Il faut donc le reconnaître, le deuxième degré de la consomption est bien différent du premier.
11 en diffère en ce que l'estomac ayant épuisé dans le corps, par le premier degré de consomption, la part de la réserve de matériaux assimilables que sa vigueur initiale avait faits, a cessé désormais de pou-i voir exercer sa fonction.
Car il est un dilemme, étrange au premier abord, qui doit être gravé dans l'esprit, et qui semble cependant posé pour la première fois :
L'estomac est obligé de se nourbir pour digérer et de digérer pour se nourrir.
Il n'y a de fonction digestive , de formation de nutriments qu'à une condition : la présence antérieure de matériaux assimilables. L'estomac comme tous les organes et à toute époque de l'existence
DOIT être nourri AVANT QUE d'eXERCER SA FONCTION.
L'estomac de l'enfant ne s'exerce et ne digère point avant d'avoir été nourri. Est-ce que les premiers moteurs de sa fonction n'ont pas été les nutriments façonnés par l'estomac maternel , portés à son organisme par les vaisseaux de la mère? Aurait-il pu s'exercer et digérer le lait des mamelles , s'il n'avait été nourri d'abord par ces nutriments ?
Et dans l'abstinence avec ou sans maladie antérieure, est-ce que l'estomac pourrait vivre et s'exercer, si la réserve de matériaux assimilables que sa vigueur initiale a faite, et accrue n'était pas là pour entretenir sa fonction ?
Cette réserve initiale épuisée, l'estomac devenu impuissant à toute lormalion nouvelle de matériaux assimilables, tout l'organisme doit désormais succomber.
fl succombe, à moins qu'on ne puisse « nourrir les malades dont l'estomac par faiblesse ou impuissance ne digère point ; les nourrir se passant pour ainsi dire de leur estomac ; faire ses fondions et sans lui, et aussi bien qu'il les aurait faites lui-même, et avec autant de profit pour la nutrition et l'entretien de la vie. »
C'est ce que je déclarai, il y a déjà deux ans et demi, dans un Mémoire que je lus à l'Instilut(l), Mémoire qui, pour beaucoup, passa inaperçu, pour plus encore utopiqueet téméraire, et excita presque la risée.
De nouveau, j'ai la hardiesse de croire que l'arrêt inflexible qui suivait la deuxième période de la consomption n'est plus inévitable, et qu'il nous est donné de suppléer à la fonction de l'estomac quand elle fait défaut; de faire^ à l'aide d'un principe digestif étranger, la digestion sans lui ; de le nourrir d'abord avant que d'exiger l'exercice de sa fonction, et même assez rapidement ; de replacer ainsi l'organe dans les conditions oîi il était quand il avait la réserve nutrimentaire de la mère, ou celle qu'avait faite et accrue depuis sa vigueur initiale.
C'est par des exemples de tentatives infructueuses d'alimentation à la deuxième période de la consomption, et de l'action raédicalrice d'un principe digestif étranger à cette période que ces graves questions doivent se juger.
Je rappellerai la première observation (de M. Longet), oîi l'estomac, sollicité par les aliments, ne pouvait suffire à leur transformation ; il s'agit, comme on se le rappelle, d'une jeune fille très-débilitée, arrivée au vingt-quatrième jour d'une fièvre typhoïde et dont l'estomac ne pouvait supporter la nourriture, même la plus légère, donnée seule; on ajouta à cette même nourriture des prises nutrimentives ; dès lors les aliments furent supportés, élaborés; mais si l'on suspendait le médicament physiologique, l'estomac redevenait impuissant, ce qui se voyait d'ailleurs aux douleurs et à la diarrhée revenues ; en dix jours, cette nutrimentation artificielle avait réparé l'estomac avant de l'exercer, et l'organe ayant une avance de matériaux assimilables, désormais put former naturellement des nutriments pour tous les besoins de l'organisme.
L'observation qui suit montre encore dans la même affection, et à une époque plus avancée, l'estomac sollicité ne suffire à élaborer qu'une faible quantité d'aliments et rester impuissant à faire mieux ;
(1) Ce Mémoire était suivi d'un paquet caclieté déposé le mars 1853, à l'Académie de médecine, où je consignais ce que je croyais déjà d'après de sérieuses et longues études. Je compte en demander l'ouverture en son temps.
montre chaque quanlité plus copieuse d'aliments administrée seule ramenant des accidents, qui cèdent tout à coup à l'intervention des prises nulrimen lives.
OBSEnVATION XXI (1).
(Communiquée par M. le D' A.Godart, memb. corresp. de l'Acad.)
Fièvre typhoïde ; convalescence, longue et entravée. — Jusqu'au soixantedixième jour, récidive de la fièvre et gastrodynie, dès qu'on dépasse la dose de deux ou trois potages par jour, ces accidents se renouvelant à chaque tentative. — Usage des cuillerées nulrimenlives [2]. — Dès le premier jour, deux côtelettes sont ajoutées au régime, puis V alimentation est rapidement augmentée jusqu'à être normale. — Vers le huitième jour de ce traitement, la dose nutrimentive peut être diminuée de deux cuillerées à bouche à deux cuillerées à café, puis à une seule, puis elle est supprimée. Depuis son usage , disparition de la gastrodynie, de la fièvre et de tout symptôme morbide. — Guérison confirmée le quatre-vingt-quatrième jour, et le quatorzième de Vusage des cuillerées nulrimenlives . — Auv. . . Feru. . ., ùgé de onze ans et demi, fut pris, le Il août 1851, des premiers symptômes d'une lièvre lyplioïde caractérisée par le brisement des membres, la céphalalgie, la surdité légère, la bronchite, le gonflement de la rate, le gargouillement dans la fosse iliaque droite, la Dèvre intense et les lâches rosées lenticulaires, qui apparurent vers le huitième jour.
La céphalalgie fut prédominante les dix premiers jours, quoique l'obtusion des sens et de l'intelligence fût légère, ce qui nécessita plusieurs applications de sangsues derrière les oreilles. On met en outre en usage les purgatifs et la glace à l'intérieur.
Vers les premiers jours de septembre, la convalescence semblait s'établir. Un écart de régime ramena des douleurs abdominales, mais surtout une chaleur vive à la peau et une accélération considérable du pouls (110-115). Cette lièvre ne put être amendée, jusqu'au 20 septembre, ni par la médication ni par le régime sévère et la diète.
I-e 20, à part quelques rùles bronchiques, aucune altération matérielle ne rendait compte de cette lièvre, que la moindre augmentation dans la quantité des aliments (deux potages) exagérait aussitôt. Je ne pouvais attribuer ces phénomènes qu'à une habitude vicieuse du système circulatoire ; c'est ce dernier que je voulus atteindre eu prescrivant l'usage, malin et soir, de 10 gouttes d'un mélange de teinture de digitale et d'aconit, ce dernier pour un tiers.
Le 21. M.Andra! fut appelé en consultation. Il constata l'état ci -dessus, craignit quehiue début de phlliisie pulmonaire latente, conseilla unvésicatoire sur la poitrine; mais le pouls ayant baissé de 10 pulsations par minute depuis l'usage de la teinture mixte, il conseilla la continuation de celle dernière, conjointement avec un régime sévère.
(1) Obs. VI, du Mon. des Hôp.
(2) Suc g.
Le pouls baissa successiveinent de 8 à 10 pulsations par minute chaque jour suivant, et tomba aiusi à 50, laclialeur de la peau étant revenue normale.
A celle époque, de l'œdème s'élanl montré aux paupières, à la face et au scrotum, la teinture fut supprimée.
2 octobre (cinquante-deuxième jour). Je crus pouvoir enfin permettre trois potages, et, le i, un peu de poulet; mais aussitôt le pouls s'accéléra beaucotipi la peau redëvint chaude, les digestions laboriedses.
Pendant les deux septénaires suivants, à chaque tentative pour dépasser les potages, ces accidents s'exaspérèrent de nouveau^ malgré l'Usagé de l'eau de Vichy. Le malade, néanmoins, avait faim.
Lé 20 (soixaiiie-dixième jour), je mis en usagé les cuillerées riutrmerilivesi une cuillerée à bouche à chaque repas. Dés ce premier jour, lé malade mangea et digéra, sans la moindre difficulté, deux côtelettes de plus; lè pouls resta ce qu'il était la veille, et la chaleur ne revint point.
Pendant sept ii huit jours, la môme dose nutrimentive fût prescrilc, dl fâ quantité des aliments put être progressivement augmentée sansailcilh troKble; puis, sans dimirluer ralimentation, on réduisit la dose de préparatiofi nutrimentive, par jour, à deux cuillerées à café, puis à Une, puis on supprima cette médication.
Tout symptôme morbide circulatoire, respiratoire ou digestif avait disparu ; les forces étaiént revenues ; le malade était éii étal de sortir au dehors; le 14 novembre, Il était guéri.
Mais voici une observation bien plus curieuse, parce que, après six mois d'affaiblissement progressif, l'estomac, excité par des condiments seuls (cannelle, extrait d'absinthe, myrrhe, succin-, galbanum), s'énerve eticore daviihtagé; le malade prend des aliments plus riches, ils lui font quelque bien, mais la transformation en nutriments que l'estomac opère est trop faible pour réparer la faiblesse initiale et celle nouvelle qui résulte de l'exercice de l'organe. Le malade dépérit jusqu'à ce qu'on vienne en aide à son estomac, qu'on lui donhe, en uii mot, plus qu'il ne dépense.
Je donne d'autant plus volontiers cette observation qu'elle intéresse au plus haut point par les phases que suit le corps du malade et l'esprit du médecin, et que c'est la première qui fut entreprise après la présénlationdc mon Mémoire le plus explicite (29 déc. :1853).
OBSEfiVATION XXIL
(Communiquée par M. le Fricaud, méd. à Semur.) (1)
M., âgé de trente-heuf ans, d'une bonne constitution, naturellement sobre et peu enclin aux excès de table, fut atteint d'un embarras uu plutôt
(1) M. le Df Fricaud s'adressa à moi par renlremiso de M. A. Lalour, rédacteur en chef de ['Union médicale, auquel je suis heureux de pouvoir témoigner ma reconnaissance pour la manièi-e élevée dont il a apprécié le caractère et la portée de mon travail.
d'une fièvre gastrique, vers la Un de septembre dernier, au retour d'un voyage qu'il venait de l'aii'c en Suisse.
Celle affection céda facilement à lamédicaiion ordinaire employée en pareil cas -diète, boissons dolayanles, lavcmcnls émollienls, émélocalliarlique; et, dans le courant d'ociobie, tout allait si bien, que d(^à j'avais cesse mesvisitesj considérant le malade comme complètement rétabli. Bien mal je Us, car n'ayant su modérer son appétit, vérilable boulimie qui le tourmentait sans cesse, il relomba, vers le milieu de novembre, comme au< premiers jours de sa maladie. Lés symptômes élaril dbsolument lés mèmèsjii criis devoir recoiirir au même traitement, si ce n'ei;t, loiitefois, qiie je ilié contentai celte fois d'un simple purgatif.
La fièvre cessa quelques jours après, ainsi que les douleiirs cpigastriques; mais l'appétit ne voulut pas encore se prbricihcei'. Le iualadé m'adjoignit un confrère, qui formula la prescription suivante :
Tisane de cannelle et d'angélique poui- boissoii. — Bouillon de veau pouinourriture , — et prendre par jour i pilules de là composilioh ci-après :
Aloès, 2 grammes. — Rhubarbe, idem. — Sliccin, 1 gramme. — Galbdnum , idem. — Myrrbe , idem. — Opii crUdi, 50 centigrammes. — Extrait d'absinthe, q. s. — F. s. a. 30 pilules.
Au bout de la huitaine, en Venir d'abord aux potages, puis aux viandes blanches.
Ce traitement fut pouctuëllement exécuté, mais l'appétit ne reVitii liaâ poUr cela. Dès ce moment, au contraire, il survint dés aigreiirs, des éructations, des pesanteurs et gonflements épigastriques qui persistent ehcôre aujourd'hui.
Deux autres médecins furent eticorë consultés, et toùs deux lië conseillèrent qu'une médication purement expectante : lavements émoUieiits el nutritifs alternés, diète lactée, etc.
Le malade en est toujours à ce régime. Au début, lorsque les symt)lôinés subaigus d'irritation gastrique se sont manifestés, il n'y avait évidemment d'autre traitement à employer; aujourd'hui, il est difUcile de songer à la présence de quelque affection organique aussi bien que de reconnaître trace d'inflammation aiguë ou chronique, car, depuis deux mois au moins, tout mouvement de fièvre a cessé ; la tangue est parfaitement naturelle; la soif tout à fait nulle; il n'y a jamais eu ni nausées ni vomissements; le Veiili'é n'est nullement tuméfié et est presque insensible à la pression; un ped de pesanteur et d'oppression épigastriques se manifeste seiileriient au moment des digestions; il n'y a jamais eu de dévoiemenl; la constipation, aii contraire, a toujours été des plus opiniâtres; ennn,ù part beaucoup de faiblesse, l'état général el le faciès n'annoncent pas la présence d'une lésion incUrable.
Cesderniers temps voyant ce malheureux dépérir de jouren jour et menacé de mourir d'inanition, j'ai pris sur nloi et l'ai, pour ainsi dire, forcé à sucer un peu de viande ; et, chose quia paru surprendt-e l)eaucoup de monde, son esloiiiac s'en est bien inicux accommodé que de sa nourritlil'o ordinaire. Il y a eu depuis lors un mieux notable qui s'est niaiiilenu une huitaine environ ; mais, ayant été fatigué un jour pour avoir pris un peu plus d'aliinents qu'il ne devait, il revint bien vite à son ancien régime, qu'il abandonnà néanmoins quelques jours après pour y revenir encore et ainsi de suite.
tel est ie point où nous en sdmmes aujourd'hui (11 février 1851), et tel est, en résumé, le compte rendu de l'élat de M. — Maintenant, ce cas est-
il dans les conditions voulues pour l'adminislration et l'application des prises nutrimentives, ou bien quelques adjuvants suffiraient-ils pourTaciliter la digestion? Pour moi, je ne vois chez lui qu'un vice de Iriiuralion ou de sécrétion de l'estomac, et peut-être existent-ils tous les deux à la fois.
A la communication de celte observation , je me rangeai à l'opinion de M. le docteur Fricaud, et nous déterminâmes le traitement.
Le malade s'obstinait à vouloir prendre toutes les deux heures du jour et de la nuit une tasse à café environ de semoule ou de riz, de fécule ou de tapioka, ou bien il suçait un peu de viande, mais sans vouloir l'avaler. On obtint d'abord qu'il fil deux repas. Pendant trois jours, il parut aller beaucoup mieux; le malade, néanmoins (au début on lui donna le principe digestif liquide), n'avait point seulement pris ses cuilleréesnulrimenlives aux repas ; « il les prenait quand bon lui semblait, et en avait fait plusieurs jours pour ainsi dire sa nourrilure exclusive, » ce qui provoqua de la pesanteur à l'estomac et des liraillemenis trè's-douloureux. La crainte, pour M. Fricaud, d'un ramollipsement de l'estomac, se présenta. « Cette rechute, beaucoup plus grave que toutes les autres, » lui faisait penser qu'il pouvait y avoir décidément quelque lésion organique; il ne voulut pas cependant abandonner toute tentative, quoiqu'il lui restât peu d'espoir (1).
Dès lors, MM. Fricaud et Corvisart prescrivent formellement l'emploi des poudres nutrimentives, aux repas seulement. Aussitôt il se manifesta une amélioration bien évidente. M. Fricaud écrivait: « Aujourd'hui (23 mars, 13 jours après), noire malade fait deux repas par jour avec potages ou soupes grasses, et tout est bien digéré ; mais il faut pour cela une poudre à chaque repas. Une fois seulement nous avons négligé la prise, et la digestion a été si pénible et si laborieuse, qu'il ne veut plus tenter d'essai de ce genre, à moins, toutefois,que vous ne le jugiez nécessaire. En résumé, tout me porte à croire que cette affection, qui a tenu en échec pendant six mois tous les médecins de l'arrondissement, va subir une nouvelle phase, phase de salut pour mon client et de succès pour notre méthode. Je dois regretter, sans doute, de n'en avoir pas eu connaissance plus tôt dans l'intérêt du malade, qui n'aurait pas langui si longtemps entre la vie et la mort. Mais, d'un autre côté, s'il n'en résulte, comme je l'espère, qu'une question de temps, votre découverte n'eu ressortira que plus brillante, car nous avons agi dans les dernières limites de la prostration et de l'inanition; quelques jours encore, et nous arrivions inévitablement au terme fatal. »
5 avril. « Le malade, qui prend régulièrement ses prises nutrimentives, consomme actuellement sa côtelette et son beefsteak en entier, avec un potage gras. »
24 avril. « Décidément, notre malade va mieux ; cela ne va pas vite, il est vrai, mais enliu l'amélioration est bien sensible. Le peu d'exercice en plein air que ses forces ont pu lui permettre, et quelques promenades ont produit un très-bon effet. Le malade n'a pas osé supprimer ni diminuer les
(1) (Cet accident me lit remarquer quel danger il peut y avoir à donner les préparations nutrimentives sans aliments, l'action qu'elles doivent avoir sur eux pouvant peut-être se porter sur l'estomac, si elles ont en effet une action puissante, celle du suc gastrique. L. C). On s'empressa d'en faire l'observation (10 mars).
poudres nutrimealives, sachant trop, dit-il, ce que lui coûte une mauvaise digestion. En résumé, le bulletin de celte semaine n'est pas mauvais; je souhaite seulement que le prociiain soit aussi favorable. »
On recommande au malade d'augmenter sa nourriture. Malgré une faim dévorante, il écoute des conseils d'entourage et se refuse à suivre ces recommandations ainsi que celle faite par MM. Fricaud et Corvisart de ne plus prendre qu'une poudre nutrimentive au dîner seulement, aOn de laisser l'estomac agir au déjeuner de ses propres forces, et lui faire recouvrer sa sécrétion.
9 juin. « Le malade a augmenté la quantité de ses aliments; il a divisé, puis supprimé tout à fait sa poudre au déjeuner, et n'a pas remarqué que sa digestion fût plus laborieuse que pour le dîner, où il fait toujours usage de la prise entière. Il peut faire des promenades de trois ou quatre heures. Voici le point où nous en sommes : il y a progrès sensible et il est à espérer qu'avec un peu de patience nous arriverons bientôt à un rétablissement complet. »
27 juin. « Notre malade continue à aller de mieux en mieux. Actuellement, il mange environ 300 grammes de viande par jour avec 3 ou 400 de légumes, et tout cela sans prise ni au déjeuner ni au dîner. Le matin et le soir il se promène en voiture et à pied, et chaque jour il sent augmenter ses forces. Il y a encore à faire certainement pour arriver à son embonpoint normal; mais, au moins, voit-on sa physionomie s'animer et le visage reprendre sa couleur naturelle, au lieu de l'alTreuse teinte que le marasme y avait imprimée, comme s'il se fûtagi d'une maladie organique incurable. »
15 juillet. « M. X. est parti pour Vicliy ; il va à merveille. Cette cure, qu'on peut appeler merveilleuse, est une observation de plus à ajouter à celles que vous avez déjà recueillies, et ce ne sera pas la moins concluante. J'emploierai désormais votre méthode avec une conDance absolue, dans toute occurrence opportune, et je ferai tous mes efforts pour la préconiser auprès de tous mes confrères de bonne volonté. Avant peu, du reste, jo suis convaincu que lumière se fera. »
27 nov. a M. de R... est tout à fait guéri aujourd'hui , il a actuellement à peu près recouvré son embonpoint et ses forces, il peut vaquer à ses occupations et à ses plaisirs, comme avant sa maladie; mais les eaux de Vichy n'ont contribué en rien à son rétablissement, il n'a fait qu'y prendre quelques bains, l'usage intérieur des eaux entravant plutôt ses digestions qu'il ne les facilitait. »
Celte observation est, en effet, bien curieuse, si l'on considère quel soulagement immédiat (-23 mars) retira de la pepsine acidifiée un malade dans les dernières limites de la prostration et de l'inanition, et dont on disait : « Quelques jours encore, et nous arrivions inévitablement au terme fatal. » Mais elle offre un grand enseignement: elle montre que si une inanition prolongée amène un tel état, que, malgré un effet subit des poudres nutrimentivcs, il faille quatre mois pour arriver àlagucrison, tant les forces de l'estomac étaient épuisées, le médecin qui eût attendu quelques jours encore n'aurait, sans aucun doute, point obtenu de guérison possible, et le malade eût succombé, plus à l'inanition qu'à la maladie.
Après cette observation, la suivante paraîtra peut-être toute simple ; c'est cependant un exemple où les poudres nutrimenlives sont employées chez la malade au moment où « elle était tellement affaiblie qu'on croyait sa fin prochaine, » et amènent en six semaines la guérison, qui n'était pas démentie sept mois après. Je ne sais comment louer }a, persévérance invincible et la sagacité des médecins qui amènent de si loin des guérisons aussi simples que celle qui précède et celle qui suit.