‹ Dyspepsie et consomptionChapitre 24 sur 30 · OBSERVATION XXVII · texte numérisé non relu

OBSERVATION XXVII

(Extraite du travail (1) de M. le docteur Rilliet (de Genève).

Jeune homme de vingt et un ans, atteint de dyspepsie très-grave résultant de causes morales. — Première attaque. — Deuxième attaque beaucoup plus violente que la première.— Traitement par les préparations nutrimenlives à l'ë-

(1) M. Vernois. Obs. VII du Mon. des Hôp.

(2) Voir la note page 18.

poque oii le mcfl est, à son apogde et où le malade 'parait perdu sans ressource. — Amélioration sensible. — Il s'agit dans celle observation d'un jeuti^ homme de vingt et un ans, atteint d'une des plus graves dyspepsies que j'aie jamais renconlrôcs. Son histoire est bien longue, je me bornerai à en "retracer les faits principaux.

Ce jeune homme a été pendant plus d'une année avant le début de sa maladie sous l'inlluence des causes morales les plus pénibles. Cependantsa santé ne paraissait pas en avoir souffert, lorsqu'au mois de mai 1852 il fut atteint, m'a-t-on dit, d'une fièvre muqueuse (typhoïde probablement). A la suite de cette fièvre, il conserva des digestions plus ou moins pénibles, toutefois il n'avait rien changé à ses habitudes et on ne le considérait pas comme malade.

C'est au mois do janvier 1853 que la dyspepsie s'est caractérisée. A cette époque, le malade était toujours sous l'influence de pénibles préoccupations. Le début a coïncidé avec un coup sur la tète et avec un traitement aiiliphlogislique très-actif, employé pour combattre les effets de cet accident. Les principaux symptômes ont été de l'anorexie, une grande lenteur dans les digestions, des renvois acides, une sialorrhée abondante, une constipation opiniâtre, des pertes séminales modérées, de la céphalalgie sincipilale et un amaigrissement progressif. La maladie a toujours été apyrétique et s'est accompagnée d'un état très-caractérisé d'hypocondrie. Au bout de trois mois, je fus appelé. Je trouvai un hypocondriaque dyspeptique dans un état assez avancé de marasme. Tous les symptômes sus-indiqués étaient à leur apogée, mais Texamen local ne put me faire découvrir aucune lésion organique dans le ventre ou dans la poitrine. Les urines furent analysées par un habile chimiste, elles ne contenaient ni sucre ni albumine.

Un grand nombre de remèdes avaient été essayés, mais en vain. J'en prescrivis beaucoup d'autres qu'il serait trop long d'énumérer ici. Je mentionnerai seulement que celui qui réussit le mieux à faciliter la digestion etq combattre la constipation consistait dans un mélange pilulaire à parlies égales de tiel de bœuf, de savon médicinal et d'extrait de rhubarbe. Le jeune homme prenait tous les jours une ou plusieurs de ces pilules, pesant 15 centigrammes.

Peu à peu les symptômes diminuèrent dans l'ordre de leur apparition : en été, le malade était convalescent; en automne, il était presque guéri. Il avait repris ses forces et pouvait se livrer aux exercices de son ùge, et, pour me témoigner sa reconnaissance, il m'envoyait souvent des produits de sa chasse. Cependant, quand j'emploie le mot guérison, je ne veux pas dire qu'il fut délivré de tout malaise gastriciue, mais il avait recouvré son appétit, ses forces et son entrain, l'hypocondrie avait disparu et il gagnait chaque jour de l'embonpoint.

Cette quasi-guérison, ou tout au moins cette grande amélioration persista jusqu'au mois de janvier 185i. Alors mon malade rechuta et éprouva de nouveau la série des symptômes signalés plus haut. Les aliments ne s'acidiliaicnt plus comme autrefois, mais les digestions étaient encore plus péniblesetpluslongues, jamais il n'avait le sonlimenl que son estomac fût débarrassé. Le dernier degré de l'hypocondrie et le dernier degré cîu marasme no tardèrent pas à Oire les conséquences de celte triste maladie lous les remèdes essayés l'année précédente échouèrent complètement, à

l'exception (les pilules de Hel de bœuf, et encore leur effet ne fut-il pas soutenu.

On m'amena le malade dans le mois de mai, et, quoique je l'eusse vu bien détérioré l'an dernier, c'est à peine si je pus le reconnaître. Représentez-vous un phlhisique au troisième degré, ou mieux encore un enfant atteint d'entérite chronique et ayant revêtu cette livrée de vieillard si caractéristique. Joignez à cela une expression d'inJicible tristesse, et vous aurez le portrait de mon malade. La circulation est celle d'un animal à sang froid, les mains et les pieds sont glacés et violets ; le pouls, d'une extrême petitesse , se déprime avec la plus grande facilité, il est plutôt lent que fréquent. Un fait qui me frappe, c'est que la déperdition des forces n'est pas en rapport avec l'apparente gravité des symptômes. Ce garçon peut encore marcher, bien qu'il se plaigne de continuels vertiges et qu'il ait des bourdonnements d'oreilles anémiques. Son hypocondrie est telle qu'il dit à chaque instant qu'il va mourir, c'est à grand'peine qu'on peut lui rendre un peu de courage, encore l'inauence morale qu'on exerce sur lui n'est-elle que momentanée.

Tout le cortège des symplômes dyspeptiques est à son apogée ; il ne prend qu'une quantité insignifiante de nourriture, à cause de l'angoisse qu'occasionne la digestion, plutôt qu'à cause du dégoiit. La constipation est opiniâtre, les matières fécales sont brunâtres; il rend des vents dont l'odeur est très-fétide.

L'état est assez grave pour faire croire à une lésion organique profonde; cependant l'exploration attentive de tous les organes du ventre et de la poitrine accessibles au doigt et à l'oreille n'indique rien, absolument rien. La région épigastrique est indolente. J'ajouterai qu'il n'y a pas de bruit de souille dans les carotides.

Je l'avoue, ce jeune homme me parut perdu, et, pour tenter un dernier essaij je conseille un traitement hydrothérapique. Au bout de huit jours, le médecin de l'établissement me renvoie mon malade, dans la crainte d'avoir un décès à enregistrer. En effet, quand je le revois, je comprends l'inquiétude de mou confrère. Pouls misérable, lipothymie, marasme ultime, cyanose des mains, des pommettes et des lèvres; hypocondrie au dernier degré; tel est l'état de ce jeune homme. Je le renvoie en hâte auprès de sa famille, en lui prescrivant l'usage du sirop de quina et les bains sulfureux, le malin et le soir des frictions avec la pommade phosphorée, les pilules de fiel de bœuf et un peu d'eau de Vichy à ses repas. Tous ces remèdes exercent peu d'influence sur sa santé, et les nouvelles qu'on me donne de son état sont de moins en moins satisfaisantes.

C'est dans ces conditions que je commence l'usage des poudres nutrimentives, tout en continuant les bains sulfureux et le quina.

Après qu'il a pris sept poudres, sa mère m'envoie le rapport suivant : « Les digestions sont un peu moins longues. Les renvois sont aussi fréquents, il va du ventre tous les trois jours, sans être obligé de prendre des pilules. Il est un peu moins triste qu'auparavant, quoiqu'il le soit encore beaucoup. »

N'ayant plus de poudres à ma disposition, je lui envoie un flacon de sirop et un de liquide nutrimentif . Les premières cuillerées du remède le

soulagent, mais il est obligé d'en cesser l'usage, à cause de la fermentation du liquide.

Le H juillet, ayant de nouveau des poudres, je lui eu remets dix, et j'ajoute au traitement une cuillerée à café de la potion de morphine. Au bout de douze jours la dame, chez laquelle il est en pension me fait le rapport suivant : « Il y a une évidente amélioration dans l'éiat du malade, son appétit est plus vif, il digère plus facilement, les selles sont moins éloignées, les renvois ont diminué ainsi quelasalivation.il est un peu moins maigre et moins hypocondriaque, les forces reviennent, il a pu dernièrement passer quelques moments à la chasse. »

Je lui remets dix autres poudres, et je n'entends plus parler de lui jusqu'au 17 septembre. Ce jour-là on l'amène à ma consultation. Je suis loin de trouver dans son état un changement aussi notable que le rapport précédent pouvait le faire présumer; mais je m'en rends compte en apprenant que la personne de qui je tenais mes renseignements a une imagination très- vive et qu'elle est fort disposée à voir en beau. Cependant, il est incontestable qu'il y a de l'amélioration, les forces se sont relevées, la digestion est un peu plus facile; l'hématose plus satisfaisante, le pouls plus fort; mais l'hypocondrie est la même et l'amaigrissement n'a guère rétrogradé. Je fais de nouveau l'examen le plus complet de mon malade, et nulle part je ne puis saisir les signes physiques d'une maladie organique quelconque. Je prescris donc deux flacons de liquide nutrimentif.

Le 4 novembre, je reçois, de la mère du jeune homme, le rapport suivant auquel je puis me fier, parce que cette dame est aussi disposée à voir en mal que l'autre l'était à voir en beau : « Mon fils a pris le liquide que vous lui avez envoyé, dans le moment même il n'a éprouvé aucun soulagement, les digestions étaient toujours aussi lentes, et les renvois aussi fréquents ; mais, depuis quelques jours, il se sent plus fort, il se promène toute la journée sans être fatigué, il mange aussi un peu plus, quoiqu'il prétende que les digestions sont aussi pénibles. Cependant, je dois vous dire que je le trouve mieux pour tout, excepté pour les idées, qui sont presque toujours les mêmes. »

Remarques. J'ai rapporté cette observation avec quelques détails, parce qu'elle offre le type de la dyspepsie grave. D'après la nature des chagrins que ce jeune homme a éprouvés et qu'il continue à ressentir, je suis convaincu que la maladie s'est développée sous l'influence d'une dépression du système nerveux, et qu'elle doit être classée parmi les dyspepsies par énervement. La fièvre muqueuse et l'accident n'ont joué que le rôle de cause occasionnelle. Si l'on a pris la peine de lire attentivement l'histoire de mon malade, on aura pu juger de la gravilé du mal par la gravité des symptômes. Comme je l'ai dit, au moment ofi j'ai commencé le traitement nulrimentif, ce jeune homme me paraissait perdu, et, je l'avoue, c'était sans espérance que je lui prescrivais ce nouveau remède. Eh bien! quoique mon malade ne soit pas guéri, je regarde comme un véritable succès le changement obtenu dans son état, et tout praticien sans prévention sera, je crois, de mon avis.

J'attribue toute l'amélioration à la méthode nulrimentive, puisque tous les lemtdes employés auparavant n'avaient eu aucun succès, et alors même qu.is ont ele en partie continués en même temps que le malade était sou-

ihîs i uii nouveau Irailemenl, il n'est pas rationnel de leur attribuer des oilels qu'ils n'avaient pas réalisés, lorsciu'ils étaient donnés seuls.

Je me suis demandé souvent, en voyant des observations pareilles, si je ne conservais pas Un reste de timidité, et s'il ne faudrait pas mieux, en donnant le double, le ([uadruple même de la ([uantité dé poudre nutrimentlve qui est en général employée, transformer le double ou le quadruple d'aliments en nutriments; car la quantité de pepsine acidifiée qui existe dans un gramme de poudre luitrimenlive ne représente guèrë pliis qU6 la dixième ou douzième partie du ferment que sécrète l'estomac â un tèpas ordinaire, autant que je puis l'estimer. Je ne saii^ rais trop attirer l'attention des praticiens sur ce point que je n'ai pas eu l'occasion d'écluircir. Il faudrait donc remplacer toute la sécrétion gastrique, lorsque la maladie est assez grave pour ne permettre de fcdliiptef sur ducun'é participation naturelle de l'estomac dans la transformaiion des aliments et que l'état de consomption réclame un rétablissement sans retard.

M. Rilliet déclare «qu'il a lieu de croire que plus de persévérance aurait été suivie d'encore plus de succès. » J'espère, à cause de l'impot'tance du sujet, rie point fatiguer l'attention du kcieiir, en présentant une oljservation où la persévérance ayant été facile, tant à cause de la présence du malade près du médecin que d'un mal moins profond, uil succès complet couronna ces efforts.

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