‹ E. et J. de GoncourtChapitre 104 sur 127 · PORTRAIT DE SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE SAINTE-BEUVE

Lundi 18 octobre 186/. — Sainte-Beuve, qui nous a écrit pour faire notre connaissance intellectuelle, vient

1. Note communiquée. « On a su depuis par une publication de M. SeifTert, le directeur de la Cour des comptes à Potsdam,

à deux heures chez nous. C'est un homme petit, rond, court, rustique d'encolure, à la mise campagnarde, une sorte de silhouette à la Béranger. Il a un grand front, un crâne chauve et luisant, de gros yeux à fleur de tête, un nez de curieux, de sensuel, de gourmand, la bouche large au vilain dessin rudimentaire, caché par un aimable sourire, des pommettes particulières, des pommettes saillantes et bombées comme d'énormes loupes. A le voir avec son front blanc, ses joues colorées, la carnation rose et poupine du bas de son visage, on le prendrait pour un bibliothécaire de province vivant dans l'ombre d'un cloître de livres, sous lequel il y aurait un cellier de généreux bourgogne.

Il cause avec bavardage et à petites touches menues, sans jamais un large coup de pinceau : sa conversation ressemble à la palette d'une peintresse à l'aquarelle, toute chargée de jolis, de délicats et de timides tons.

que M. de Manteuflel, le ministre des affaires étrangères, pour se prémunir contre les agissements du parti russe, très puissant alors à la cour de Berlin, avait de compte à demi avec M. de Hinkeldey, le président de la police, organisé un service secret, qui, depuis plus d'un an, lui livrait la copie des lettres particulières que M. de Gerlach et M. de Niebuhr échangeaient derrière son dos, avec rattaché militaire de Prusse à Saint- Pétersbourg. C'est par l'agent du ministre prussien, que M. de Mousticr fut informé, au moment où l'on allait lever le siège de Sébastopol, de l'état désespéré de la place. M. de Manteuflel rendait ainsi, par des voies mystérieuses, un signalé service aux puissances occidentales, en même temps qu'à son pays, car si le dernier mot de la guerre était resté à la Russie, la Prusse serait retombée sous la pesante tutelle de la cour de Saint-Pétersbourg. Il est également permis de croire qu'en cette affaire, M. de Manteuflel obéissait un peu à son ressentiment contre le parti russe, qui ne lui pardonnait pas d'avoir empêché le roi de Prusse de prendre fait et cause pour son beau-frère, l'empereur Nicolas. »

Donc le fait avancé par mon frère et moi, dans notre Journal, est parfaitement vrai, sauf quelques petites erreurs de détail, provenant du récit, tel qu'il nous a été fait à cette époque.

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