TH. GAUTIER A LA RÉPÉTITION DE ROTHOMAGO
1er mars 4862. — C'est la première représentation de Rothomago. A un entr'acte je sors. Gautier m'accroche le bras sur le boulevard, s'appuie lourdement dessus, et nous fumons en causant :
c Voilà comme j'aime le théâtre... dehors. J'ai trois femmes dans ma loge qui me raconteront le spectacle... Fournier, un homme de génie! Jamais avec lui une pièce nouvelle. Tous les deux ou trois ans, il reprend le Pied de Mouton. 11 fait repeindre un décor rouge en bleu ou un décor bleu en rouge; il introduit un truc, des danseuses anglaises... Tenez, pour tout, au théâtre, il faudrait que ce soit comme ça... Il ne devrait y avoir qu'un vaudeville, on y ferait quelque petit changement de loin en loin... C'est un art si grossier, si abject, le théâtre... Ne trouvez-vous pas ce temps-ci assommant?... Car enfin on ne peut s'abstraire de son temps. Il y a une morale imposée par les bourgeois contemporains, à laquelle il faut se soumettre. Il est de toute nécessité d'être bien avec son commissaire de police. Qu'est-ce que je demande"? C'est qu'on me laisse tranquille dans mon coin!
— Oui, vous voulez une carte de sûreté du gouvernement?
— C'est cela... Eh bien! j'étais très bien avec les d'Orléans, 48 arrive, la République me met pendant des années au rancart. Je me rarrange avec ceux-ci. Me voilà au Moniteur, puis arrivent ces affaires... cet homme qui va à droite, à gauche, on ne sait pas ce qu'il veut... Enfin, pas possible de rien dire. Ils ne veulent plus du sexe dans le roman. J'avais un côté sculptural et plastique, j'ai été obligé de le renfoncer. Maintenant j'en suis réduit à décrire consciencieuse ment un mur, et encore je ne peux pas raconter ce qui est quelquefois dessiné dessus.
Puis la femme s'en va. Plus de salon, plus de centre, plus de société polie enfin... Une chose curieuse! Jetais l'autre jour chez Walewski. Je ne suis pas le premier venu, n'est-ce pas? Eh bien, je connaissais à peu près deux cents hommes, mais je ne connaissais pas trois femmes. Et je ne suis pas le seul! »
Mme SAND
30 mars 1S62. — Au quatrième, n° 3, rue Racine. Un petit monsieur, fait comme tout le monde, nous ouvre, dit en souriant : * Messieurs de Goncourt! » pousse une porte, et nous sommes dans une très grande pièce, une sorte d'atelier.
Contre la fenêtre du fond, par où vient un jour crépusculaire de cinq heures, et à contre-jour, se tient une ombre grise sur cette lumière pale, une femme qui ne se lève pas, reste immobile à notre salut de corps et de paroles. Cette ombre assise, à l'air ensommeillé, est Mme Sand, et l'homme qui nous a ouvert est le graveur Manceau. Mmc Sand a un aspect automatique. Elle parle dune voix monotone et mécanique qui ne monte, ni ne descend, ni ne s'anime. Dans son attitude, il y a une gravité, une placidité, quelque chose du demi-endormement d'un ruminant. Et des gestes lents, lents, des gestes, pour ainsi dire, de somnambule, des gestes au bout desquels on voit incessamment — et toujours avec les mêmes mouvements méthodiques — le frottement d'une allumette de cire jeter une petite flamme, et une cigarette s'allumer aux lèvres de la femme.