INTRODUCTION XV
réelle émotion dans le monde de la presse et des lettres, mais la curiosité et le succès n'allèrent pas au delà : l'heure n'était pas venue.
Sans se décourager, ils se remettaient à l'ouvrage, et, poursuivant de front leurs travaux historiques et leurs romans, lançaient (1860) ces trois consciencieuses et étincelantes études de femmes : La duchesse de Chdteauroux et ses sœurs; — Mmc de Pompadour; — la Du Barry, puis cette navrante et tendre histoire de la souffrance, du dévouement et de l'amour muet qu'est Sœur Philomène (1861).
Continuant d'alterner leurs livres, c'est la Femme au xvmc siècle qui paraît en 1862 et obtient les suffrages de Sainte-Beuve. Avec Renée Mauperin (1864) ils s'appliquent à peindre en des traits parfaits d'exactitude et de vérité la jeune bourgeoisie et tracent une figure de la jeune fille moderne, qui fera naitre les Fanfan Benoîton et les Froufrou. Ils s'enhardissent, osent raconter l'histoire vraie, la vie de palpitantes souffrances et de joies misérables d'une humble entre les humbles, d'une domestique, et sous leur plume naît cette lamentable et douloureuse Germinie Lacerteux (janvier 1865), qui déconcerte les timidités de la critique et sera le point de départ de toute une école.
C'est à la fin de cette même année 1865, le 5 décembre, que le nom des Goncourt était pour la première fois jeté au public du haut de la scène, à la Comédie-Française, ou plutôt qu'un acteur intrépide essayait de le faire entendre, au milieu des clameurs, des sifflets, des applaudissements, des huées et des bravos d'une salle soulevée, à la fin $ Henriette Maréchal, acclamée vingt ans plus tard au théâtre de l'Odéon.
La cabale qui les avait ainsi fait échouer au théâtre, pour des raisons bien étrangères à la littérature, les rejetait à leur vie retirée et studieuse de romanciers. En 1867 paraissait Manette Salomon, qui s'appela un moment l'Atelier Langibout, et dans laquelle les deux frères étudiaient le lent et progressif envahissement d'une âme de peintre, d'une conscience d'artiste par la domination d'une femme. C'était déjà la même préoccupation que l'on rencontrait dans Charles Demailly l'absorption d'un cerveau, d'un talent, par cet être complexe, séduisant et dangereux, qui arrive peu à peu à annihiler, à tuer un artiste. Dans le premier ouvrage la folie paralysait l'écrivain; dans le