‹ E. et J. de GoncourtChapitre 12 sur 127 · XVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVI INTRODUCTION

second, l'existence bourgeoise, nulle, terre à terre, misérable et purement animale détruit le travailleur, le penseur, dans le peintre né pour la gloire.

On n'avait pas encore décrit avec une pareille vivacité de couleurs, une aussi parfaite connaissance des artistes l'existence des peintres, leurs passions, leurs querelles; en lisant ce livre, on vit de leur vie, au milieu d'eux, dans le tumulte de leurs conversations pittoresques, endiablées, paradoxales et sincères. C'est le document le plus précieux que nous possédions sur cette lutte violente et passionnée des grandes écoles de peinture de cette époque, sur leurs rivalités, leurs enthousiasmes. Dans cette œuvre, les Goncourt ont mis toutes leurs convictions d'artistes, toute leur âme de peintres en même temps que leur grandissant talent d'hommes de Lettres.

Avec Madame Gervaisais (1869) ils se révèlent psychologues, eux qu'on a parfois essayé d'enfermer dans l'étroite prison du réalisme absolu; il n'est pas possible de trouver une œuvre plus spiritualisée, plus cérébralement belle que cette analyse de femme mystique et extatique. Peu de livres furent aussi durement attaqués par la critique, et Jules de Goncourt, déjà souffrant, en sentit s'aggraver la maladie nerveuse qui devait bientôt l'emporter.

Vers cette époque ils avaient, poussés par un obscur et divinatoire sentiment patriotique, écrit un drame en prose sur la révolution française; ce drame, La patrie en danger, ils essayèrent vainement de le faire jouer, l'imprimèrent inédit, et ce ne fut que plus tard, vingt ans après, en 1880, qu'il devait être représenté au Théâtre libre par Antoine.

Gavarni fut le dernier volume que les deux frères publièrent ensemble en janvier 1870, volume que le survivant devait donner ensuite complété.

L'état de Jules de Goncourt allait s'aggravant de semaine en semaine sans que rien pût arrêter la marche fatale du mal qui le dévorait, et le 20 juin 1870 cette haute et brillante intelligence s'éteignait, au moment où la renommée, la gloire, allaient enfin récompenser les Goncourt de leurs vingt années d'incessant travail, de luttes renouvelées, de talent accumulé.

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