INTRODUCTION XVII
Ce fut un coup épouvantable pour celui qui demeurait seul, frappé lui-même dans sa chair, dans son cœur, dans son cerveau, comme s'il eût senti mourir la moitié de luimême.
En effet, Edmond de Goncourt, après cette joie de trouver en son frère Jules l'intime et charmant ami que tous désirent avoir, le confident sûr des pensées les plus précieuses et les plus secrètes, avait eu ce bonheur rare de rencontrer en lui le cerveau complémentaire du sien, l'âme et le cœur qui vibraient à son unisson, ce qui leur permit d'offrir ce spectacle unique de deux collaborateurs si étroitement unis qu'il serait difficile de désigner, dans les nombreux et variés ouvrages qu'ils ont pensés, qu'ils ont écrits ensemble, la part exacte revenant à chacun d'eux.
Il n'appartenait qu'au survivant de l'indiquer avec quelque autorité, et c'est dans le dernier volume du Journal que nous allons prendre l'historique fidèle de leur collaboration * :
« Tout d'abord, deux tempéraments absolument divers : mon frère, une nature gaie, nerveuse, expansive; moi, une nature mélancolique, songeuse, concentrée — et fait curieux, deux cervelles recevant du contact du monde extérieur, des impressions identiques.
« Or le jour où, après avoir fait tous deux de la peinture, nous passions à la littérature, mon frère, je l'avoue, était un styliste plus exercé, plus maitre de sa phrase, enfin plus écrivain que moi, qui alors n'avais guère l'avantage sur lui que d'être un meilleur voyant autour de nous, et dans le commun des choses et des êtres, non encore mis en lumière, de ce qui pouvait devenir de la matière à de la littérature, à des romans, à des nouvelles, à des pièces de théâtre.
« Et voici que nous débutions, mon frère sous l'influence cle Jules Janin, moi sous l'influence de Théophile Gautier, et l'on peut reconnaître dans En 18.. ces deux inspirations mal mariées, et donnant à notre premier livre le caractère d'une œuvre à deux voix, à deux plumes.
1. Journal des Goncourt, t. IX (1892-1895), p. 378-379, 380-382.