‹ E. et J. de GoncourtChapitre 14 sur 127 · XVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVIII INTRODUCTION

t Viennent après Les hommes de lettres (reparus sous le titre de Charles Demailly), livre appartenant plus à mon frère qu'à moi, par l'esprit mis dans le livre par lui, et ces brillants morceaux de bravoure, qu'il recommencera plus tard dans Manette Salomon — moi, ayant surtout travaillé, dans ce livre, à l'architecture et aux gros ouvrages de l'œuvre.

« Alors succédaient les biographies d'art et les livres historiques, écrits un peu sous ma pression, et la tendance naturelle de mon esprit vers la vérité du passé ou du présent : œuvres où il y avait peut-être un peu plus d'appoint de moi que de mon frère. Dans cette suite de travaux se faisait la fusion, l'amalgame de nos deux styles qui s'unissaient dans la facture d'un seul style, bien personnel, bien Goncourt...

« Dans cette concurrence fraternelle à bien écrire, il était arrivé que mon frère et moi avions cherché à nous débarrasser de ce que nous devions à nos aines : mon frère à rejeter le papillotage du style de Janin, moi la matérialité du style de Gautier. Et nous étions à la recherche, tout en le voulant très moderne, à la recherche d'un style mâle, concret, concis, à la carcasse latine, se rapprochant de la langue de Tacite, que nous lisions alors beaucoup. Et surtout, il nous venait une horreur des grosses colorations, auxquelles j "avais un peu trop sacrifié, et nous cherchions dans la peinture des choses matérielles, à les spiritualiser par des détails moraux.

« Maintenant il arrivait, peu à peu, dans cette fabrication de nos volumes, que mon frère avait pris plus spécialement la direction du style, et moi la direction de la création de l'œuvre. 11 lui était venu une paresse un peu dédaigneuse à chercher, à retrouver, à inventer — tout en imaginant un détail plus distingué que moi, quand il voulait s'en donner la peine. Peut-être déjà souffrant du foie, et buveur d'eau de Vichy, était-ce un commencement de fatigue cérébrale? Du reste il avait eu, de tout temps, une répugnance pour la trop nombreuse production, pour la foison des bouquins, comme il disait. Et on l'entendait répéter : « Moi j'étais né pour écrire, dans toute ma vie, un « petit volume in-douze, dans le genre de La Bruyère, et rien « que ce petit in-douze ! »

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