INTRODUCTION XIX
« C'est donc uniquement par tendresse pour moi qu'il m'a apporté le concours de son travail jusqu'au bout, jetant dans un soupir douloureux : « Comment! encore un « volume?... Mais vraiment n'en avons-nous pas fait assez « d'in-quarto, d'in-octavo, d'in-dix-huit! » — et parfois, pensant à cette vie abominable de travail, que je lui ai imposée, j'ai comme des remords, et la crainte d'avoir hâté sa fin.
c Mais tout en se déchargeant sur moi de la composition de nos livres, mon frère était resté un passionné de style, et j'ai raconté dans une lettre à Zola, écrite au lendemain de sa mort, le soin amoureux qu'il mettait à l'élaboration de la forme, à la ciselure des phrases, au choix des mots, reprenant des morceaux écrits en commun, et qui nous avaient satisfaits tout d'abord, les retravaillant des heures, des demi-journées, avec une opiniâtreté presque colère, ici, changeant une épithète, là, faisant entrer dans une période, un rythme, plus loin, refaçonnant un tour de phrase, fatiguant, usant sa cervelle à la poursuite de cette perfection, si difficile, parfois impossible à la langue française, dans l'expression des sensations modernes... et après ce labeur restant de longs moments, brisé sur un canapé, silencieux, dans la fumée d'un cigare opiacé.
« Et cet effort du style, jamais il ne s'y livra avec plus d'acharnement que dans le dernier roman qu'il devait écrire, dans Madame Gcrvaisais, où peut-être la maladie qui était en train de le tuer lui donnait, dans certains fragments, je le croirais, comme l'ivresse religieuse d'un ravissement. »
Avant de passer à l'œuvre spécial d'Edmond de Goncourt, il importe de parler de la correspondance pieusement réunie par lui et publiée en 1885 sous ce titre : Lettres de Jules de Goncourt. Bien que certaines portent la double signature fraternelle E. et J. toutes ces lettres sont de la main de celui qui n'est plus.
On y suit étape par étape la vie des deux écrivains, on y retrouve le double reflet confondu en un seul de leurs idées, de leurs projets, de leur commune et identique passion littéraire, un rude et angoissant chemin de croix, dans lequel les soutient le culte de l'art.
C'est le flambeau promené à travers l'œuvre entière d'Edmond et de Jules de Goncourt, la flamme brillante qui éclaire leur talent jusque dans ses recoins les plus intimes,