XX INTRODUCTION
dans ses plus secrets replis. On y assiste à la genèse de la transformation considérable amenée par eux dans la littérature moderne, cette rénovation commencée dans les luttes, les résistances, les inerties terribles, poursuivie à travers les outrages, les cris de stupeur ou de frayeur, et qui ne devait s'achever qu'à l'heure actuelle.
Celui qui est resté, le cœur lourd de larmes, perdant à la fois le frère adoré et le compagnon de toutes ses luttes, ne pouvait élever à celui qui n'est plus un monument plus glorieux que ce volume de lettres, écrites par un seul, pensées par tous deux, et les expliquant tous deux, ces jumeaux de la grande révolution littéraire moderne.
Le jour de deuil et de douleur, où il se trouva seul en face de l'œuvre inachevé, ce fut pour Edmond de Goncourt une brusque tombée dans l'horreur des ténèbres, et longtemps il demeura inerte, anéanti, sans autre sentiment que celui de la souffrance.
Ce ne fut qu'après de longs mois de recueillement, de dures hésitations qu'il commença enfin à se remettre au travail, revivant peu à peu de sa vie d'écrivain et d'artiste, notant d'abord sur son Journal les péripéties du siège de Paris, puis de la Commune, s'essayant ainsi à poursuivre tout seul le labeur autrefois commun, en continuant à sentir flotter autour de lui, vivre en lui l'âme du disparu.
11 fallut des années pour qu'il parvînt à supporter, avec un désespoir moins farouche, cette nouvelle existence, ■cette solitude cruelle, ne pouvant encore aborder le livre et s'occupant à des notes, à des catalogues d'art sur Watteau, Prud'hon; ce n'est que vers 1875-1876 qu'il entreprend un roman dont l'idée avait été ébauchée avec son l'rère. Mais le premier volume lui appartenant en propre, sans aucune collaboration, est ce roman des Frères Zemganno (1879), où, sous la rosée des larmes, palpite à chaque page la vie troublante d'une double autobiographie. Dans cette œuvre il a mis toute sa tendresse fraternelle, toute sa douleur, tous leurs souvenirs d'enfance, de jeunesse, de luttes côte à côte, comme s'il eût voulu ne pas