LE PETIT JOURNAL
Le petit journal était alors une puissance. Il était devenu une de ces façons de domination qui surgissent tout à coup par le changement des mœurs d'une nation.
Il faisait des fortunes, des noms, des influences, des positions, du bruit, des hommes, — et presque des grands hommes. Né de l'esprit royaliste de Rivarol, de Champcenetz, de Chamford, le petit journal n'avait point eu cette réussite tout d'abord. La Chronique scandaleuse, le petit journal de 1789, avait mené ses auteurs à la banqueroute, à l'exil, au suicide, à l'échafaud. Leurs héritiers du Directoire, les rédacteurs du Thé, du Journal des Diœ-huit, n'avaient guère été plus heureux. Le 18 fructidor avait déporté à Cayenne la malice française. Ce fut seulement sous la Restauration et sous la Royauté de juillet que le petit journalisme commença à devenir un chemin; mais ce n'était encore qu'un chemin de traverse. A ceux qui s'y engageaient, il fallait mille choses, une étoile, des circonstances, de l'esprit, le mépris des préjugés du temps; et pour arriver à quoi? A une notoriété anonyme. Le petit journalisme de ces années, borné aux lecteurs des cafés, des établissements publics, des cabinets de lecture, restreint dans son cercle et sa publicité, n'entrait pas dans le public. Il n'entrait pas avec le Constitutionnel dans l'intérieur du bourgeois. Il était ignoré de la famille, exclu du foyer. Ne pouvant rien pour la personnalité littéraire de ses rédacteurs, que la loi Tinguy n'astreignait pas à signer, il ne pouvait rien pour l'enrichissement de ses rédacteurs avec un chiffre flottant, dans les mains les plus habiles, de 800 à 1200 abonnements. Mais, en 1852, la pensée publique, sevrée soudainement de ses émotions journalières, privée de tant de spectacles et de tant de champs de bataille où se battaient ses colères et ses enthousiasmes, condamnée à la paix du silence après le bruit de toutes les guerres de la pensée, de l'éloquence, des ambitions, après le tapage des partis politiques, littéraires, artistiques, des assemblées et des cénacles, la pensée publique, sans travail était en grève. Cette pensée dont la fièvre est la vie, cette pensée qui, dans le relais des révoluions, pendant l'entr'acte des débats parlementaires,
des duels d'école, des conflits d'Églises, des questions d'équilibre européen, fait pâture de tout et se rue aux pantins, aux silhouettes, au parfilage, à la potichomanie, aux procès émotionnants, aux tables tournantes; cette pensée de la France, on la vit se pendre un beau jour, tout entière, à la queue du chien d'Alcibiade! La victoire des hommes et des choses du nouveau pouvoir, défendant à l'opinion l'accès des hauteurs et la région des orages, toute l'opinion tourna en curiosité. L'attention, les oreilles, les âmes, l'abonné, la société, tombèrent aux cancans, aux médisances, aux calomnies, à la curée des basses anecdotes, à la savate des personnalités, aux lessives de linge sale, à la guerre servile de l'envie, aux biographies déposées au bas de la gloire, à tout ce qui diminue, en un mot, l'honneur de chacun dans la conscience de tous.
Le petit journal fut, en cette œuvre, admirablement soutenu et poussé par la complicité du public. Il le vengeait de ses dieux; il le libérait de ses admirations. Ces rires gaulois marchant derrière les plus minces triomphes comme l'insulte de l'esclave antique; ces Nuées punissant le bruit d'une œuvre ou d'un nom ; cette torture hebdomadaire du talent, du travail, du bonheur conquis, du légitime orgueil; ces trop longues popularités assommées à coups de pierres, comme les vieillards chez les peuplades océaniennes; ces amourspropres mis aux mains dans le ruisseau, régalaient Paris des joies de Rome et des joies d'Athènes, des satisfactions de l'ostracisme et des voluptés du cirque. Le petit journal grattait et chatouillait par là une des plus misérables passions de la petite bourgeoisie. Il donnait une voix et une arme à son impatience de l'inégalité des individus devant l'intelligence et le renom, à sa rancune latente, honteuse, mais profonde et vivace des privilèges de la pensée. Il la consolait dans ses jalousies, il la renforçait dans ses instincts et dans ses préjugés contre la nouvelle aristocratie des sociétés sans caste : l'aristocratie des lettres.
Des éléments nouveaux, entrés dans le monde littéraire depuis une dizaine d'années, aidaient encore à la fortune du petit journal. Une race nouvelle d'esprits, sans ancêtres, sans bagage, sans patrie dans le passé, libre de toute tradition, était parvenue à la publicité et à l'étalage. Montée derrière le livre charmant d'un des siens, le Voyage autour d'une pièce de cent sous, la bohème, ce peuple besogneux, bridé et fouetté par le besoin, n'entrait point dans l'art comme y était entrée la génération précédente, les hommes de 1830, dont presque tous, et les meilleurs, appartenaient à la bourgeoisie aisée : la bohème apportait les exigences de sa vie dans la poursuite de ses ambitions; ses appétits tenaient ses croyances à la gorge. Condamnée à la misère par la baisse du salaire littéraire, la bohème appartenait fatalement au petit journal et le petit journal devait trouver en elle des hommes tout faits, une armée toute prête, une de ces terribles armées nues, mal nourries, sans souliers, qui se battent pour la soupe. Le fiel dévoré, le pain dur mangé, les aigreurs, les froissements, les éclaboussades des succès qui leur passaient dessus sans les voir, le foyer sans feu, le livre sans éditeur, les déménagements au mont-de-piété, les dettes hurlantes, tout à venger, tout à gagner, donnaient à la bohème les haines d'un prolétariat; il y eut dans le mouvement qui la jeta au Scandale quelque chose d'un peuple qui monte à l'assaut d'une société, et comme un écho du cri de la journée du 16 avril 1848 : A bas les gants !
Tout conspirait donc pour la fortune du petit journal. Il fut tout ce qu'il voulut être, un succès, une mode, un gouvernement, une bonne affaire. Il eut des registres qui ressemblaient à la fosse commune, tant les abonnés s'y pressaient. Il fut crié sur les boulevards, épelé par les cafés, récité par les femmes, lu en province. Le produit de ses annonces suffit à faire ses rédacteurs gras comme des chanoines et bardés de louis. Devant lui, tous tremblaient, l'auteur pour son livre, le musi-
cien pour son opéra, le peintre pour sa toile, le sculpteur pour son marbre, l'éditeur pour son annonce, le vaudevilliste pour son esprit, le théâtre pour sa recette, l'actrice pour sa jeunesse, l'enrichi pour son sommeil...
Dans cet avènement du petit journal, il y eut un pire mal que sa tyrannie. Il causa un malheur plus grand, d'ordre plus élevé, des suites plus déplorables et plus longues. Le mouvement littéraire de 183Ô avait fait de la France un grand public. Par lui, la patrie de Boileau et de Voltaire, la fille aînée du bon sens, agrandissant son goût et son génie, échappant aux idolâtries de son éducation, traduisant Shakspeare et retrouvant Pindare, avait appris à vivre dans une Jérusalem céleste de poésie, de lyrisme, d'imagination. Elle était devenue le digne auditoire et la glorieuse complice des libres fantaisies et des révoltes magnifiques de l'Idée.
Le petit journal abaissait ce niveau intellectuel. Il abaissait le public. Il abaissait le monde des lecteurs. Il abaissait les lettres elles-mêmes en faisant du sourire de M. Prudhomme l'applaudissement du goût de la France.
l'homme de lettres
Tous les jeudis, Mme de Mardonnet, un bas-bleu qui aime à recevoir, donne une soirée réunissant régulièrement artistes, journalistes et hommes de lettres; pour donner à ses réunions plus d'animation, de gaité, elle met à contribution ses invités en les chargeant d'amuser la société. Florissac et Bourniche, mêlés à la scène suivante, sont des collaborateurs du Scanda'e, des camarades de Demailly. ainsi que Nachette.
Un petit concialibule de femmes se forma dans un coin et après bien des chuchotements :
« Messieurs, dit Mme de Mardonnet. il s'agit d'une comédie, d'une charade, d'une parade, de tout ce que vous voudrez, sur... sur vous-mêmes. Notre sujet est : l'Homme de lettres... Vite les noms de tous ces messieurs dans un chapeau. »
Ce fut le nom de Demailly qui sortit, c Vous avez un quart d'heure pour avoir de l'esprit, lui dit Mme de Mardonnet. Qu'est-ce qu'il vous faut?
— Une grosse caisse, Florissac et Bourniche.
— Accordé! Il me semble qu'il y a une grosse caisse et des costumes de mon dernier bal masqué dans les débarras, là-haut. Vous les demanderez à Joseph. »
Dix minutes après, la porte du salon s'ouvrait à deux battants, et le trio faisait une entrée solennelle.
Bourniche tambourinait sur la grosse caisse l'apothéose de Dumersan, — Son génie et Bobèche le mènent à l'immortalité, — ouverture à grand orchestre.
Florissac, en jeune pitre, un papillon balancé à un fil de fer lui dansant devant le nez, le feutre posé à la Jeannot, la souquenille de paillasse au dos, ressemblait à l'Antinous dans une toile à matelas.
Pour Demailly, il s'avançait drapé dans la dignité d'un Fontanarose à paillettes.
Bourniche, se laissant glisser, s'adossa au divan rond du milieu du salon et mit ses deux jambes pardessus la grosse caisse.
Florissac et Demailly sautèrent à genoux, nez à nez, sur le divan.
« Mesdames et messieurs! cria Demailly avec l'accent d'un boniment, fantaisistes et réalistes! et vous, femmes charmantes! c'est pour avoir l'honneur de nous amuser que nous allons avoir celui de vous divertir par une grrrrrrande représentation du fameux Catéchisme de Vhomme de lettres! morceau à deux voix! impromptu nouveau! écrit sans chandelle! par un auteur d'une renommée européenne!... Il est de moi, messieurs! et de cet imbécile de Vif- Argent! Saluez, Vif Argent!... et en avant la musique! »
Bourniche joua par-dessous la jambe les trois premières mesures de la célèbre romance : Zim! boum! boum! — mélodie qu'il répéta en guise de répons tout le long de la parade.
ROMANS 1 i
e Vif-Argent! dit Demailly à Florissac, levez la toile! > Florissac se moucha.
« La toile est levée, Vif-Argent?
— Bourgeois! dit Florissac.
— Pourriez-vous me dire un peu ce que c'est que la littérature?
— Bourgeois, c'est une industrie de luxe.
— Vif-Argent?
— Bourgeois!
— Pourriez-vous me dire un peu l'opinion de vos parents sur la littérature?
— L'opinion de mes parents sur la littérature! C'a été un grand coup de pied dans... ma vocation.
— Vif- Argent?
— Bourgeois!
— Pourriez-vous me dire un peu ce que c'est que l'Académie?
— Bourgeois, c'est l'immortalité en première instance.
— Et la postérité, Vit-Argent?
— Bourgeois, c'est comme qui dirait la cour de cassation.
— Vif-Argent, qu'est-ce que c'est qu'un homme de lettres?
— Bourgeois, c'est un homme qui fait danser la danse des œufs aux vingt-quatre lettres de l'alphabet, et qui lance jusqu'à l'avenir des idées qui lui retombent droit dans le gousset, en gros sous.
— Vif- Argent?
— Bourgeois !
— Faites-moi le plaisir de dire à l'honorable société à quoi on reconnaît un homme de lettres.
— A son déménagement, bourgeois.
— Et un grand homme de lettres, Vif-Argent?
— A son enterrement, bourgeois.
— Vif- Argent ?
— Bourgeois!
— Par exemple, pourriez-vous nous dire ce que c'est qu'un livre?
— Un livre, bourgeois? C'est quelque chose comme un homme : ça a une âme, et ça se mange aux vers.
— Dites à ces messieurs ce que c'est que la réclame, Vif- Argent.
— C'est la poignée de main des hommes de lettres.
— Vif-Argent, pourriez-vous apprendre aux gens considérables qui nous écoutent ce que c'est qu'un éditeur?
— Le mont-de-piété des manuscrits.
— Mon petit Vif-Argent, il s'agit de nous dire à présent ce que c'est qu'un poète.
— Oui, bourgeois. C'est un monsieur qui met une échelle contre une étoile, et qui monte en jouant du violon.
— Et la critique, Vif-Argent, qu'est-ce que c'est, s'il vous plaît?
— La poudre à gratter de l'opinion publique.
— Attention, Vif-Argent. Qu'est-ce qu'un vaudevilliste?
— Bourgeois, c'est un homme qui collabore.
— Vif- Argent, voilà la fin. Pourriez-vous nous dire seulement ce que c'est qu'un roman?
— Oui, bourgeois. C'est un conte de fées pour les grandes personnes.
— Un journal?
— Trois sous d'histoire dans un cornet de papier.
— Et un journaliste?
— Un homme de lettres à la journée, bourgeois.
— Ah! ah! ah! qu'est-ce que le public, Vif- Argent?
— Bourgeois, c'est celui qui paye.
— Vif-Argent?
— Bourgeois!
— Si nous demandions une tasse de thé?
— Oui, bourgeois. »
On rit, on applaudit. Mme de Mardonnet trouva la parade délicieuse, et remercia beaucoup Demailly, qui
fut comblé de tasses de thé par toutes les femmes.
Le grand jeune homme blond profita du mouvement pour s'esquiver, en glissant à l'oreille de Couturat :
c Vous m'excuserez auprès de Mme de Mardonnet... Je me sauve : je vais envoyer ça tout de suite à un journal belge. »
A une heure, Demailly et ses amis sortirent en bande de chez Mme de Mardonnet. Couturat, le long du chemin, éveillait en sursaut les cochers endormis sur leurs sièges, en leur criant avec les intonations de l'acteur Félix :
« Cocher! Hé! là-bas!... Nous sommes des fils de famille... en train de manger notre patrimoine !
— Est-ce qu'on se couche? dit Nachette.
— Entrons au bal de l'Opéra : ce sera un prétexte pour souper. »