LE BAL DE L OPERA
Ils se rendent ensuite au bal de l'Opéra, où Charles Demailly retrouve son ami le dessinateur Giroust, avec lequel, des quatrièmes loges, il contemple le spectacle étalé sous leurs yeux.
Giroust s'allongea sur le rebord de la loge, mit les deux coudes sur le velours, et appuya son menton sur ses deux mains. Charles s'accouda, et tous deux contemplèrent quelque temps, sans rien se dire, la salle et le bal.
Au-dessus d'eux, au plafond, ici et là, un morceau de pourpre, une chair rose, un flanc de déesse, un pan de manteau, sortent confusément d'un ciel effacé et de nuées qui s'enfuient. Au-dessous d'eux, un ciel de lustres, un voile éblouissant de feux blancs; les guirlandes d'or des balcons, les cordons de feuillages balançant les instruments d'or; du haut en bas des loges, sur le repoussoir de leur fond rouge, des cravates blanches, des visages rougis par la chaleur, le
triangle blanc des chemises d'hommes, des chapeaux noirs, des habits noirs; des ombres de femmes noires, des paires de gants blancs qui rabattent ou relèvent en causant la barbe d'un masque sur un menton; en bas, aux deux côtés de la salle sur les deux escaliers rouges, entre les municipaux effarés, des flots de masques, des flots de femmes qui piétinent de marche en marche et piaffent déjà la danse; en bas, la salle qui engloutit tout; du blanc, du rouge, du rose, du vert, des plumes, des casques, des épaules, des jupes, des chamarres, des chapeaux, des bouffettes, des diamants faux... Une mer d'éclairs, qui toujours sautent! manches en l'air, jupes qui tournent, avant-deux brouillés et heurtés, galops brisés, plumets et rubans au vent... Et la musique, le déchaînement des cuivres, la batterie des tambours, le tonnerre de l'orchestre; et le bruit de la salle, les hourras, les vivats, les refrains, les chœurs, les huées, les appels du pied, le cri des crécelles, la claque des danseurs sur leur cuisse, et le plancher qui toujours ronfle sous la danse... — L'arcen-ciel et le sabbat, tout leur monte aux yeux et aux oreilles dans un brouillard de rayons, dans un murmure de rumeurs, dans une nuée chaude, dans une vapeur fauve, dans la poussière et l'haleine d'une bacchanale...
« Est-ce beau! dit tout à coup Giroust, que ce spectacle de vertige semblait avoir dégrisé. Est-ce beau! Mais rendre ça!... le tripotis, le roulement, ça! Cristi ! un rude monsieur qui fera danser ces chaudrons-là, ces soleils-là et ces fusées-là dans un dessin du diable!... Concevez-vous, hein, Demailly? quelque chose d'enragé comme cet avant-deux!... du poché, du claquant... et que ça tourbillonne! Peindre la musique, le cancan, tout! Et des coups de pistolet comme cette jupe jaune... Pan! pan! pan! »
Et, du pouce, Giroust fit le geste d'un homme qui pose des tons de premier coup sur une toile.
« Et penser à tant de belles choses modernes qui
mourront!... qui mourront, mon cher, sans un homme, sans une main qui les sauve!... Ah! que de crânes décors, et que de crânes bonshommes, les boulevards, les Champs-Elysées, les Halles, la Bourse, Mabille. est-ce que je sais!... C'est pourtant ce gredin de journal... Quand je pense que je suis assez lâche pour... Tenez! Demailly, vous vous dites : Pourquoi Giroust boit-il?... Si vous ne vous le dites pas. il y en a d'autres qui le disent pour vous... Eh bien! voilà pourquoi je bois... Parce que je sens, et que je ne peux pas!... Je vois des choses... impossible d'y monter! C'est comme pour l'escalier tout à l'heure... Je voudrais vouloir, et je ne peux pas... et je bois!... Oui, c'est beau ça!... »