‹ E. et J. de GoncourtChapitre 27 sur 127 · PORTRAIT DU POETE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DU POETE

Charles Demailly, qui n'a « qu'un amour, qu'un dévouement, qu'une foi : les Lettres », qui s'y est voué tout entier, a fait un livre, qui est fortement attaqué par la critique. Il en souffre d'autant plus que « les lettres étaient sa vie; les lettres étaient son cœur * ; il est désespéré, lorsqu'il rencontre un homme qui lui en fait l'éloge, cet homme c dont il aimait le talent et dont il enviait les sympathies », c'est le poète Boisroger (Théodore de Banville).

Boisroger était, de son état, poète lyrique. L'on ne saurait peindre un héros en moins de mots. Rien de son temps ne le troublait, rien ne le touchait, rien ne l'avertissait, ni l'habit noir, ni la Bourse, ni le public, ni M. Jourdain avec sa robe de chambre, ni les poésies d'ouvriers, ni les doctrines nouvelles, la religion de la prose, l'idolâtrie de la platitude, ni les émeutes contre la forme aristocratique de la pensée, contre l'idiome hiératique et sacré des lettrés et des délicats. ni ces utopies furieuses de vulgarisation et d'accessibilité du beau qui font l'industrie dans l'art, ni le livre descendant au lecteur, et la coupe étroite des hôtes choisis devenue la fontaine de vin de la place

publique. Debout, insoucieux, exultant et ravi, Boisroger versait l'âme de la lyre d'Orphée sur les notaires et les tambours de la garde nationale. Il chantait dans son nuage et sa sérénité : c'était Saadi ouvrant l'Olympe, — des roses et des dieux, des dieux et des roses encore! Le vers de Boisroger n'était point un cantique pour les catéchismes de persévérance. Il ne travaillait point non plus à la moralisation des masses. Il ne visait ni au paradis ni à l'Académie... Voiles de soie, cordages d'or, équipage d'Amours, cette poésie voguait sans plus de pavillon que la galère de Géopâtre. Elle n'avait de morale que l'amour et de religion que l'évangile d'Hésiode. L'idée y souriait sur un lit d'or. C'était une poésie de pourpre et de soleil, un panthéisme infini et majestueux, qui avait le pas dansant et superbe d'une reine de Saba, l'éblouissement d'une mer de l'Inde, d'une mer enchantée, aux vagues de lumière, aux flots d'harmonie, qui roulerait pèlemèle, dans des filets d'azur, des rayons, des coquillages, des marbres roses, des bracelets, des colonnes de temple, des portes de sérail, des rires de statue, des profils d'Astarté, des grottes de corail, des ombres de Colombine, des génies couverts de feu, des lutins bergamasques, des regards, des baisers, des parfums, des rubis, des diamants, des fleurs et des étoiles! Le rythme y semblait battu par la goutte d'eau qui tombe, à la villa Brunelleschi, des cheveux de bronze de la Vénus. Une lumière d'apothéose jouait dans les rimes fleuries. Une féerie, que ce poème : le songe de Polyphile dans des flammes de Bengale !

Puis, au revers de ce panthéon magique, Boisroger, de sa plume, faisait une griffe et un crayon. En marge même de son ode ailée, il jetait, dans une ode bouffonnante, une caricature grandiose et titanesque, le masque comique de quelque bourgeois Farnèse, une pochade, une vengeance où éclataient la rablure et la carrure épiques d'un dessin de Michel-Ange.

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