VISITE AU POÈTE
A la suite de cette rencontre, ayant promis d'aller b voir, il tient sa promesse.
« Ah! c'est gentil. Vous êtes un homme de parole... Mélie. débarrasse donc le fauteuil et donne-le à monsieur. »
Ainsi fut saluée par Boisroger l'entrée de Charles. Boisroger était dans son lit. blême, maigre, avec une barbe de huit jours, coiffé d'un de ces petits bonnets de cotonnade rayée de bleu, le bonnet des peintres en bâtiment, assis sur son séant, tout entouré de livres épars sur les draps et sur la table de nuit. Son petit œil, vif, inquiet, clair, furetait comme le regard d'un acteur par le trou d'une toile.
Aux murs de la chambre éclataient, sous verre, des costumes de théâtre éclaboussés de la gouache de Ballue, au milieu desquels, comme dans la niche d'une chapelle, se cachait un portrait de femme. C'était une figure charmante et douloureuse, un type frêle où se mêlaient Zéphyrine et Mignon, et qui. dans le noir et le deuil d'un daguerréotype, semblait l'âme morte de tous ces travestissements vivants, bruyants, enluminés de couleurs et de paillettes.
Dans la cheminée brûlait un grand feu. Une cuisinière de fer-blanc, toute neuve, chauffait devant. Auprès, une fraîche et grasse jeune fille, griffée d'une oreille à l'autre, et enveloppée dans la robe de chambre du poète, reposait sur ses genoux un roman coupé au bas d'un journal, pour regarder le poulet mélancolique qui rôtissait.
t Vous savez... c'est convenu, je vous ferai quelque chose quelque part... je ne sais pas où... mais nous trouverons... Je finirai peut-être par mettre la main sur une feuille de papier où l'on me permettra une opinion et un ami... Je dirai tout ce que je vous ai dit... Votre livre sait tout... Vous avez dû beaucoup
voir et très peu vivre. Il n'arrive rien que des idées aux hommes d'idée. Balzac s'est marié : c'est la seule aventure de son existence. On ne conçoit bien que dans le silence, et comme dans le sommeil de l'activité des choses et des faits autour de soi. Les émotions sont contraires à la gestation de l'imagination. Il faut des jours réguliers, calmes, un état bourgeois de tout l'être, un recueillement d'épicier, pour mettre au jour du grand, du tourmenté, du nerveux, du poignant, du dramatique... Les gens qui se dépensent dans la passion, dans le mouvement nerveux, ne feront jamais un livre de passion. C'est l'histoire des hommes d'esprit qui causent : ils se ruinent... Je vous disais donc... Nous devons vous soutenir... Il faut que vous vous vendiez. C'est, je ne vous le cache pas, un miracle à organiser. Il s'agit de forcer un homme, un homme parfaitement sain de corps et d'esprit, sérieux d'ailleurs, mûr peut-être, tranchons le mot, un homme qui sait refuser un châle à sa femme; il s'agit de le forcer à un acte étrange, fantastique, insensé... Oui, monsieur, cet être de raison, que Dieu a fait à son image, et qui le lui a bien rendu, — un grand mot qui n'est pas de moi, — cet homme va tirer de sa poche une pièce de trois francs... toute vivante!... Trois francs ! il y a des jours où l'on donnerait trois millions pour avoir trois francs!... et la changer contre un volume... un de ces affreux petits volumes que la typographie moderne imprime avec les pieds et des souliers à clous!... Il y a là un mystère, quelque possession secrète, un envoûtement non encore étudié ni défini... peut-être, que sais-je? une endémie... le succès serait une contagion... Mais ce n'est rien que cela. Vous êtes un livre vendu ; il faut maintenant que vous soyez un livre coupé... et puis — il y a des mondes entre tout cela, — un livre lu! L'homme aux trois francs vous a donc acheté, payé, emporté sous le coup de cette opération involontaire de sa volonté. Il rentre chez lui, il rentre en lui-même. Vous êtes un nom
tout neuf, il se défie de vous. Il se connaît, il se défie de lui; il a grand'peur de son jugement, il n'a pas l'habitude de penser lui-même, une opinion lui a toujours paru une propriété nationale, quelque chose que tous prêtent à chacun... Notez par là-dessus que cet homme est un public : il vous jalouse comme un lecteur jalouse un auteur. Il faut que vous passiez sur le corps à tous ces préjugés-là, et qu'à la dernière page de votre livre l'homme aux trois francs soit convaincu qu'il croit que vous avez du talent!... C'est ce qui fait du livre un mauvais moyen, une sotte chose. Laissez le livre, prenez le théâtre... »