INTRODUCTION VII
Ah! cette écriture artiste, si attaquée par les uns, si défendue par les autres, — un assemblage de mots, une recherche, une souffrance qui appartiennent en toute propriété aux Goncourt et qui sont comme la quintessence de leur talent, le résumé lapidaire de ce qu'ils ont voulu, de ce qu'ils ont fait.
Ce n'est pas seulement la torture du mot juste, de l'épithète exacte, de la phrase sonore, impeccable, sans répétitions, sans alourdissement, qui suppliciait Gustave Flaubert; ce n'est pas uniquement la curiosité spéciale du mot neuf, inemployé et coloré, la préoccupation de joaillier sertisseur de pierres rares, qui tourmentait Théophile Gautier; ce n'est pas la savante, l'impassible poursuite du vocable archaïque qui guidait Leconte de Lisle. — mais quelque chose de plus et de très différent, un désir inassouvi de rendre dans leur style, d'enfermer dans leurs œuvres, toute l'émotion ressentie par des écrivains qui étaient en même temps des artistes rompus à toutes les finesses du dessin, de l'aquarelle, à toutes les morsures de l'eau-forte, peintres et graveurs avant d'avoir été hommes de lettres.
Ce qui pouvait satisfaire parfois cet éternel insatisfait qu'était Flaubert, quand il avait trouvé la phrase durement cherchée, n'aurait peut-être pas contenté les Goncourt, que le démon de l'art poussait à vouloir tout faire exprimer par les pages de leurs livres, dans lesquels ils ont tenté d'emprisonner ensemble le monde des sensations, le monde des couleurs et le monde des idées.
Il leur fallait à la fois se soumettre à certaines règles inviolables de la langue et cependant attaquer ces mêmes règles pour donner la commotion exacte, le frisson divin qu'ils éprouvaient comme artistes. De là des hardiesses qui ont pu étonner, dérouter et qui ne sont que la résultante d'une conscience poussée aux dernières limites, d'une continuelle soif de faire mieux, autant que d'un état d'âme particulier.
Si des critiques peu avisés, si des confrères même ont attaqué cette écriture artiste, c'est que, n'étant pas artistes eux-mêmes, ils ignorent la vision toute spéciale de cet être si difficile à définir, si impossible à contenter qu'on appelle un artiste, et que ravissent dans un tableau, dans une statue, dans un être, dans une chose, dans la nature enfin,