VIII INTRODUCTION
certaines formes, certaines colorations, invisibles pour ceux qui n'ont pas le don.
Artistes, comme l'étaient Watteau, Boucher, Fragonard, et ces étonnants Japonais, dont ils ont été les glorificateurs et les découvreurs, artistes créateurs d'images et révélateurs de sensations avec des choses vues, pénétrées, interprétées et rendues en une forme qu'on reconnaît, qui se distingue des autres et qui est leur originalité, leur marque de fabrique d'écrivains artistes.
Nous ne saurions du reste donner un témoignage plus frappant de notre assertion qu'en citant ces lignes tracées par Edmond de Goncourt à la fin de sa description du boudoir japonais de sa maison et qui montre sa manière actuelle de travailler :
A l'heure présente, c'est bizarre, quand je me prépare à écrire un morceau, un morceau quelconque,... pour m entraîner, pour me monter, pour faire jaillir le styliste de l'écrivain paresseux et récalcitrant à Varrachement douloureux du style, j'ai besoin de passer une heure dans ce cabinet et ce boudoir de l'Orient. Il me faut me remplir les yeux de la patine des bronzes, des ors divers des laques, des irisations
des flambés, des éclairs, etc., etc et ce n est que par cette
contemplation d'éclats de couleur, que par cette vision excitante, irritante pour ainsi dire, que, peu à peu , je sens
mon pouls s'élever et tout doucement venir en moi cette petite fièvre de la cervelle sans laquelle je ne puis rien écrire qui vaille i.
C'est la fièvre dans laquelle vivent les purs artistes, ces êtres naturellement vibrants, ayant une sensibilité, une nervosité d'écorchés, souffrant des bruits, des couleurs, des odeurs et, par contre, trouvant des béatitudes exquises, des jouissances profondes dans certaines délicatesses qui échappent aux natures moins affinées. Ils ressentent tout à l'excès, natures exceptionnelles, admirablement douées pour les plaisirs de l'esprit, mais non moins admirablement douées pour la souffrance.
Cette fièvre de la cervelle, mot terrible, mot de deuil et de larmes, c'est elle qui, poussée au paroxysme, a tué Jules de Goncourt, et brisé ce merveilleux instrument d'art.
1. La Maison d'un artiste, par Edmond de Goncourt, t. II, p. 349.