L ENFANT ADOPTE PAR BARNIKR
Cependant elle s'intéresse à ses malades; Tune d'elles surtout, soignée admirablement par l'interne Barnier, vers lequel l'attire de plus en plus une mystérieuse et puissante sympathie.
La sœur Philomène avait parmi ses malades une femme encore jeune que d'abord on avait cru sauver, et dont l'état était désespéré. Dans la parole, dans la tenue de cette femme, inscrite comme ouvrière et qui ne parlait jamais du passé, il restait ce qu'il reste d'un commencement de vie heureuse, d'une éducation, d'une fortune. On devinait une ruine, une de ces misères qui forcent des mains blanches au travail. L'accent ému de ses remercîments, son désespoir tout à la fois profond et contenu, sa résignation, lui avaient attiré l'intérêt de tous, du chirurgien, des internes, des autres malades. Tous les jours, profitant de l'entrée accordée par les hôpitaux aux fils et aux filles de malades, un petit garçon, qu'on sut bientôt venir d'un garni de maçons de la rue de l'Hôtel-de- Ville, venait s'asseoir à la tête du lit de la pauvre femme qu'il appelait maman. Il avait des vêtements qui semblaient de vieux effets d'enfants de riche dans lesquels il aurait grandi. Il restait devant le lit, planté sur la chaise trop haute, les pieds ballants, avec la figure malheureuse des enfants tourmentés par l'envie de pleurer, regardant sa mère qui, trop faible pour lui parler, le couvait avec des yeux ardents pendant une grande heure, puis le renvoyait.
La sœur Philomène prit cet enfant en affection. Elle avait chaque jour un fruit, une friandise à lui donner, quelque surprise à lui faire. Elle l'emmenait par la main dans son cabinet. Là, elle causait avec lui; elle lui montrait les images d'un livre de piété, ou bien elle l'amusait en lui donnant un crayon, et l'asseyant à son bureau, elle le faisait griffonner sur les bons en
blanc. Parfois, elle le débarbouillait, lui faisait sa raie, et le ramenait ainsi propre et peigné au lit de la malade, qui avait pour la sœur le regard qu'elle aurait eu pour la Sainte Vierge, si elle lui était apparue avec la main de son fils dans la sienne.
La femme allait s'épuisant. Un jour l'enfant était auprès d'elle sur la chaise. Il la regardait presque effrayé, cherchant sa mère dans ce visage où il ne la retrouvait plus. La sœur essayait de le distraire en le caressant. Barnier, au pied du lit, posait sous le drap des sinapismes sur les jambes de la malade. Et la malade, tournée vers la sœur, disait, avec cette voix de l'agonie lente, basse, pénétrante :
« Non, ma mère, ce n'est pas... de mourir... qui me fait peur... je suis prête... si ce n'était que moi... mais lui, ma mère... — et d'un regard elle indiqua l'enfant, — quand je n'y serai plus... un enfant... et si jeune... qu'est-ce qu'il deviendra?
— Mais, dit la sœur Philomène, vous en reviendrez... nous vous sauverons, n'est-ce pas, monsieur Barnier?
— Certainement,., nous vous sauverons... dit l'interne, avec une voix à laquelle les mots semblaient coûter.
— Oh! fit la malade avec un sourire désolé en fermant à demi les yeux. C'est que, voyez-vous, ma mère, vous ne pouvez pas savoir... un pauvre enfant qu'on laisse tout seul... Il n'avait que moi...
— Ma sœur, vous avez des sentiments chrétiens qui ne doivent pas vous laisser douter de la bonté de Dieu, de sa miséricorde... Dieu n'abandonnera pas votre enfant... »
Et la sœur Philomène laissant aller sur ses lèvres une exhortation qui prit à la fin le ton d'une prière, sembla, au-dessus de ce lit d'une mourante, élever dans ses bras et offrir à Dieu la misère d'un orphelin.
Quand la sœur eut fini , la malade resta quelque temps sans rien dire; puis elle se prit à soupirer.
t Oui, ma mère, je sais bien... mais s'en aller... sans savoir... si jetais sûre qu'il eût seulement à manger... oui, du pain... si on me disait seulement qu'il aura du pain!... » — Et des larmes se mirent à couler de ses yeux que la mort commençait à voiler.
Barnier, après avoir posé les sinapismes, était demeuré contre le lit , les pieds cloués à terre, tournant le dos aux pleurs de la mourante. Ses mains, derrière lui, jouaient nerveusement avec la colonnette de fer du lit, quand tout à coup, emporté par un de ces mouvements qui font sauter aux plus forts le cœur hors de la poitrine, il se retourna, et d'une voix brève et brusque :
c Eh bien, dit-il à la mourante, s'il ne vous faut que ça, vous pouvez être tranquille... J'ai une brave femme de mère qui habite la campagne... La maison lui paraît un peu plus grande depuis que je n'y suis plus... C'est simple comme bonjour, votre gamin lui tiendra compagnie... Et je vous réponds qu'elle ne rend pas les enfants trop malheureux.
— Oh! dit la malade que la mort laissa revivre un instant, le bon Dieu vous récompensera! »
Et elle serra contre elle son enfant dans une étreinte ardente, comme si, avant de le céder à une autre femme, elle eût voulu lui faire entrer jusqu'à l'âme le dernier embrassement de sa mère.
c Oui, répéta la sœur en levant les yeux sur l'interne, le bon Dieu vous récompensera... »